samedi 1 février 2025

La preuve, le témoignage, la Vérité, et l'arbitraire. (Patrice Van den Reysen).

 




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Selon moi, l'un des aspects du pire des mondes que l'on puisse imaginer est celui où le sentiment, le soupçon, puis le témoignage suffisent, 
au détriment de la preuve.
 
 
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Le droit à la preuve est fondamentalement indispensable dans toute démocratie digne de ce nom. Pas de preuve, pas de droit. Pas de droit, plus d'Etat de droit. Plus d'Etat de droit, plus de démocratie.
 
 
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Tout témoignage étant nécessairement un rapport différé par rapport aux faits, devrait être soumis à une évaluation par la tentative d’administration valide d’une preuve, lorsqu’il est énoncé en leur absence. 

Cette tentative consiste à démontrer l’existence réelle et contrôlable de manière indépendante, d’un ou plusieurs éléments matériels qui correspondent avec ce qui est décrit par le témoignage.

 


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Une preuve est un élément matériel, lequel a pour fonction de démontrer la réalité, (l'existence réelle),  d'un fait.

(Lorsqu'un enregistrement audio clandestin (lien), par exemple, a été réalisé dans un cadre strictement professionnel, sans l'autorisation de l'autre partie, il peut être désormais jugé recevable, parce que le droit à la preuve doit prévaloir.)

En conséquence, il est tout à fait clair, et même indiscutablement démontrable, qu'aucun témoignage, (non étayé sur des preuves), ne devrait jamais être, d'emblée, jugé parfaitement identique aux faits qu'il décrit et qu'il rapporte. Et plus encore, l'on peut démontrer que puisque toute observation "pure" des faits est impossible, alors, il n'y a pas davantage de prétendue "observation directe" des faits, donc, pas d'évidence (lien), non plus : toute observation est toujours comme "entachée" par un préjugé théorique a priori quelconque. Aucun témoignage ne peut donc relever de l'évidence, en l'absence de preuves.

Donc, un témoin peut bien avoir observé quoi que ce soit, mais son observation n'a pu être "immédiate", "directe", donc "pure" des faits, lesquels n'ont pu être "saupoudrés" depuis l'environnement vers son cerveau, comme si ce dernier n'était qu'un réceptacle passif ou un seau vide, capable, soi-disant, de se "remplir" de "sense data" ou de "données pures des sens" comme le croyaient, à tort, les philosophes du Cercle de Vienne, défenseurs du positivisme logique. (Des "données pures", parce qu'elles s'imprimeraient directement ou immédiatement, (par "observation directe"), sans être "polluées" ou influencées par le filtre a priori de nos préjugés contenus dans notre mémoire).

Citons Karl Popper : 

« Locke, Berkeley, et même Hume le « sceptique », ainsi que leur nombreux successeurs, en particulier Russell et Moore, partageaient avec Descartes la conception selon laquelle les expériences subjectives étaient particulièrement assurées et convenaient donc bien comme point de départ ou fondement solide ; mais ils s’appuyaient principalement sur des expériences de caractère observationnel. Et Reid, dont je partage l’adhésion au réalisme et au sens commun, pensait que nous possédions une sorte de perception très directe, immédiate et assurée, de la réalité objective extérieure.

Ma thèse au contraire est qu’il n’y a rien de direct ni d’immédiat dans notre expérience : il nous faut apprendre que nous avons un moi, qui dure dans le temps et continue d’exister même pendant notre sommeil et l’inconscience totale ; il nous faut aussi apprendre tout ce qui concerne notre propre corps et celui des autres. Il s’agit exclusivement de décodage ou d’interprétation. Nous apprenons si bien à décoder que tout devient pour nous « direct » ou « immédiat » ; mais il en va de même pour l’homme qui a appris le morse ou, pour prendre un exemple plus familier, pour celui qui a appris un livre : le livre lui parle « directement », « immédiatement ». Nous savons, néanmoins, qu’il s’agit du déroulement d’un processus complexe de décodage ; s’il semble direct et immédiat, c’est qu’il résulte d’un entraînement, comme pour jouer du piano ou conduire une voiture.

Nous avons tout lieu de conjecturer que nos aptitudes au décodage ont une base héréditaire. En tout cas, nous faisons parfois des erreurs de décodage, surtout  pendant la période d’apprentissage, mais aussi par la suite, surtout si nous nous trouvons dans des circonstances inhabituelles. Le caractère immédiat ou direct du processus de décodage chez un individu bien entraîné ne garantit pas qu’il fonctionne sans faute ; il n’existe aucune certitude absolue, même si, jusqu’à présent, les choses semblent avoir fonctionné suffisamment bien pour la plupart de nos besoins pratiques. Il faut abandonner la quête de la certitude, d’une base assurée de la connaissance. 

J’envisage donc le problème de la connaissance sous un angle différent de mes prédécesseurs. L’assurance et la justification des prétentions à la connaissance ne sont pas mon problème. Mon problème, c’est plutôt le développement de la connaissance : en quel sens pouvons-nous parler du développement ou du progrès de la connaissance, et comment pouvons-nous le réaliser ? »

(In : Karl POPPER, « La connaissance objective », éditions Aubier, Paris, 1991, pages : 87 – 89).

« Je reconnais que nous ressentons beaucoup de choses comme si elles étaient données de manière immédiate, et comme si elles étaient parfaitement certaines : c’est grâce à notre appareil élaboré de décodage, avec ses nombreuses procédures de vérification incorporées, qui prennent ce que Winston Churchill aurait appelé des « relevés croisés » ; ces systèmes parviennent à éliminer bon nombre des erreurs commises au décodage ; de sorte que, dans les cas où nous avons un sentiment d’immédiateté, nous ne nous trompons que rarement. Mais je récuse l’idée qu’il faille identifier en quelque façon ce sentiment d’une bonne adaptation avec des critères « donnés » de fiabilité ou de vérité. Et ces cas n’établissent en réalité pas non plus un critère « d’immédiateté » ou de « certitude » ; pas plus qu’ils ne montrent qu’il ne saurait jamais y avoir d’erreurs dans nos perceptions immédiates : la réussite est tout simplement due à notre incroyable efficacité en tant que systèmes biologiques. (Un photographe compétent fera rarement de mauvais clichés. Cela tient à sa compétence, et non au fait que ses photos devraient être considérées comme des « données », ou des « critères de la vérité », ou peut-être des « critères d’un cliché correct ».)

Nous sommes pour la plupart d’entre nous de bon observateurs, et nous avons une bonne perception. Mais ce fait est un problème qu’il faut expliquer par des théories biologiques, et non pas prendre pour base d’un quelconque dogmatisme de la connaissance directe, ou immédiate, ou intuitive. Et, après tout, nous nous trompons de temps en temps ; nous ne devons jamais oublier que nous sommes faillibles. » 

(In : Karl POPPER. « La connaissance objective. » Editions Aubier, Paris, 1991, pages : 125).

Une observation de quoi que ce soit à des fins de formulation ultérieure d'un témoignage, n'a pu qu'être guidée, a priori, que par une partie du "système d'attentes perceptives" du témoin (K. Popper, "La connaissance objective", 1991), partie stockée dans sa mémoire à long terme ; l'observation demeure donc toujours dépendante des préjugés personnels, subjectifs, lesquels dépendent de ses connaissances acquises. 

Tout comme aucune connaissance ne peut être créée à partir de rien, "ex nihilo", aucune observation n'est réalisable à partir de rien : aucune créature vivante capable de percevoir l'environnement ne peut exister sans mémoire. (En effet, et à titre d'exemple général : même s'agissant de l'observation d'un seul objet usuel, comme par exemple une montre, l'individu, soit disposait dans sa mémoire à long terme, et a priori de son observation, de la connaissance du terme universel, "montre", soit ne disposait pas de ce terme et aurait été incapable de reconnaître une montre. Car, il faut aussi envisager qu'il est impossible et même absurde de supposer que l'individu ait pu inventer le terme "montre", sans l'avoir jamais connu auparavant, juste à l'occasion de son observation !).

Dès lors, aucun témoin ne peut être rigoureusement impartial, c'est totalement impossible. Tout témoin est, d'abord, juge et partie de l'adéquation avec les faits de son propre témoignage. Mais, il n'est jamais valide, dans strictement aucun contexte possible, que d'être juge et partie.

Aucun témoignage, n'est donc, d'emblée, une preuve, et ne peut prétendre reposer sur aucune évidence. Aucun témoignage non étayé sur des preuves, pas plus qu'un "faisceau d'indices", ne devrait donc jamais fonder de jugement sur la culpabilité ou l'innocence de qui que ce soit, dans quelque institution que ce soit, dans un état démocratique.


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L'une des principales caractéristiques des régimes totalitaires, réside dans la réorganisation du Droit et de la Justice, autour de l'arbitraire (lien)

 

Est "arbitraire" ce qui ne dépend que de la seule volonté d'un individu, (selon son libre arbitre), et qui n'est donc pas lié à l'observation de règles, (ayant été évaluées de manière intersubjective), dont l'objectivité préalablement validée et reconnue, devraient le "transcender" en faisant autorité sur lui, donc en influençant son jugement et ses actions de manière décisive.

Exemple de règle qui devrait transcender tout individu : « aucun témoignage, s'il n'est étayé sur des preuves valides, ne devrait être jugé comme identique aux faits qu'il décrit pour ensuite être rapporté à autrui »


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Deux alliés : la mauvaise foi (lien) et l'arbitraire.

La malhonnêteté intellectuelle, la mauvaise foi (lien), sont en quelque sorte, les "corollaires méthodologiques" incontournables, (je souligne), à l'arbitraire. Pourquoi ?

Prenons la définition neutre de la notion d'arbitraire : « caractère d'une décision (...) qui n'est pas le résultat de l'application d'une règle existante mais le produit d'une volonté libre ». Cela veut dire, par exemple, que même si tout le monde reconnaît que pour la qualification ou la description d'un phénomène X ou Y, il existe bien des règles ou des lois dont l'objectivité est admise, et particulièrement bien corroborée, une décision arbitraire revient tout simplement à les ignorer, à passer outre, pour choisir de décrire un phénomène en fonction du bon vouloir ou des seuls intérêts de celui qui prend la décision.

Exemple : même si tout le monde voit bien "que c'est un chat", sur la base de lois bien corroborées permettant de caractériser tous les chats, une décision arbitraire d'untel consisterait à dire que, "non, c'est un tigre", même si aucune loi bien corroborée permettant de dire que "c'est bien un tigre" n'est reconnaissable.

Autre exemple : même s'il est démontrable, de manière objectivement valide, qu'un témoignage ne peut jamais être considéré comme étant d'emblée identique aux faits qu'il décrit puis qu'il rapporte, donc qu'il n'est pas une preuve ; untel peut passer outre toute démonstration de ce type, et quand même décider qu'un témoignage est parfaitement identique aux faits qu'il rapporte, donc "qu'il-dit-la-vérité", et qu'il n'a donc pas besoin de subir une évaluation au sujet de sa correspondance avec les faits. Sa décision consistant à attribuer un contenu de vérité à un témoignage, en dehors de toute évaluation de sa correspondance avec les faits, est, indiscutablement arbitraire.

La mauvaise foi, consiste donc à ignorer les règles, sachant très bien qu'elles existent et qu'elles sont valides. Et une décision arbitraire ne peut donc pas se passer de la mauvaise foi si on la définit comme n'étant pas le "résultat de l'application d'une règle existante", (ou de plusieurs règles).

Par conséquent, celui qui a raison, envers et contre tous ceux qui passent outre certaines connaissances ou règles objectives reconnues, (soit le sachant très bien, soit par ignorance de leur existence), et donc qui décide de son propre chef, de faire fi du jugement pourtant collectif ou "concordant" de tous ceux qui se trompent ; celui-là, ne peut être accusé d'adopter une posture arbitraire. Parce que ni l'ignorance, ni la tricherie, ni la bassesse, ni la jalousie, ou la lâcheté collective ou la peur, etc., ne peuvent être élevées au rang de "règles objectives" que tout le monde devrait connaître et observer en tant que prétendues "règles de conduite", sous le prétexte qu'elles sont suivies, même momentanément, par un groupe d'individus.

Pour donner encore un exemple, ce n'est donc pas parce qu'une majorité de gens peut accepter un mensonge, (et sachant parfois très bien que c'est un mensonge (...)), que le seul individu qui se distinguerait de cette foule en osant démontrer et dire à la face de tous que c'est bien un mensonge, (et cela, en passant outre des injonctions collectives lui intimant de se taire et de "rentrer dans le rang"), devrait être accusé d'adopter une posture "arbitraire" par sa décision de refuser de se plier à cette norme collective perverse, donc, de ne suivre, apparemment, que son seul "libre arbitre"

"Apparemment", en effet, puisqu'il resterait le seul individu a vraiment avoir su identifier et reconnaître la valeur de règles objectives permettant elles aussi d'identifier et de dénoncer tous les mensonges. C'est donc bien le groupe qui adopte une posture favorable au mensonge qui est qualifiable d'arbitraire contre la Vérité, parce qu'il se positionne au mépris de règles objectives permettant d'identifier la Vérité par rapport au mensonge.

Ce qui est arbitraire ne peut donc être dissocié de ce qui est également irrationnel et immoral : il n'est pas rationnel d'ignorer sciemment les connaissances et les règles objectives validées et reconnues, et il est immoral de les ignorer pour imposer des décisions sur la base du mensonge ou de l'absence de preuves, (ce qui, finalement, revient au même...), puisque ces décisions ne peuvent alors être "fondées" que contre la Vérité. Or, il est immoral de s'opposer à la Vérité, si l'on admet que la défendre et favoriser son acceptation consiste à faire le Bien, et que la morale est une "théorie de l'action humaine soumise au devoir et ayant pour but le Bien".

"(...) Le droit administratif n'apporte donc qu'une protection imparfaite contre l'arbitraire. La responsabilité en incombe en partie au législateur, dans la mesure où les lois elles-mêmes ne confèrent pas toujours une protection suffisante aux administrés ; elle incombe surtout à l'administration, qui n'hésite pas à s'affranchir des contraintes du droit en contournant les textes ou en les tournant à son profit, voire même en les violant ouvertement lorsqu'elle sait pouvoir le faire en toute impunité. Mais il existe aussi une responsabilité propre au juge, qui , trop souvent, interprète les textes à l'avantage de l'administration, et répugne à l'inverse à utiliser à son encontre des moyens suffisamment énergiques pour la contraindre à respecter la loi ou ses propres décisions." (Danièle Lochak, Professeure émérite de droit public, Université Paris-Nanterre. (lien)).


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La Vérité, au sujet de l'existence de faits, nécessite la méthodologie de la preuve. Et une preuve ne peut être qu'un élément matériel démontrant la réalité d'un fait. Par suite, la méthode consistant à évaluer la correspondance avec les faits d'un témoignage ou d'une hypothèse qui affirme, (ou qui prédit), l'existence de certains faits, consiste donc à préciser :
- premièrement, sous quelle(s) condition(s) initial(e)s les faits en question doivent être observables et observés, et,
- deuxièmement, à montrer leur existence réelle, (non accidentelle), à partir de ces conditions initiales.

Un témoignage qui n'a pas été soumis à l'évaluation indépendante de toute partie de sa correspondance avec des faits qu'il prétend rapporter de manière fiable, ne devrait jamais être crédité dans le but de fonder une décision d’ordre juridique quelconque.

Les témoignages non fondés sur des preuves, ne peuvent que suggérer leur adéquation avec les faits, et par conséquent, solliciter le jugement subjectif, puis l’arbitraire, au lieu du jugement objectif. Donc, puisque suggérer signifie, « faire venir à l’esprit », alors, l’énonciation d’un témoignage peut toujours suggérer à son récepteur que le témoin dit la vérité, ou pourrait dire la vérité. Un témoignage peut donc jouer le rôle d’un procédé d’influence, d'une tentative d'inculcation ou d’une manipulation.

Les témoignages non fondés sur des preuves, sont des invitations dangereuses faites à la sphère du psychologisme à concourir à une procédure de recherche de la Vérité ; le psychologisme étant lui-même une des conditions préalables à l'influence d'un des pires ennemis de cette quête de la Vérité : le relativisme.




Dans une institution totalitaire, bien que le droit existe, (selon certains modes), tout individu peut donc être jugé coupable ou innocent de façon arbitraire, c'est-à-dire, en l'absence de toute preuve, dont le contenu et le mode d'administration a pu transcender toute autorité humaine, (y compris celle du "Chef"), par son objectivité préalablement validée et reconnue.



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La Vérité (objective) lorsqu'elle est valide, c'est-à-dire lorsqu'elle repose, s'agissant des faits, sur des preuves elles aussi valides ; n'a que faire de la race, de la culture, de l'âge, du sentiment, du grade, de la position hiérarchique, de la couleur de l'encre, du prix du stylo, du prix du papier, de la fortune, de la chance ou de la malchance, de la bonne ou de la mauvaise humeur, du temps qu'il fait, etc., etc.

La Vérité transcende toute autorité humaine. (Karl Popper).

En d'autres termes, elle met tout le monde d'accord : elle s'impose à tous les juges, tous les procureurs, tous les avocats, tous les prévenus, toute l'opinion publique, tout le monde, sans aucune exception. Sinon, ce n'est pas la Vérité.

Exemples :

 

En mathématiques, le fait que l’ensemble des entiers naturels soit, pour toujours, infini, est une vérité absolue qui transcende toute autorité humaine : elle s’applique, et s’appliquera toujours, en toutes circonstances.

 

Dans une science de la nature comme la physique, il est corroboré par des tests qu’aucune particule ne peut dépasser la vitesse de la lumière. Mais, c’est une vérité scientifique, donc provisoire, et qui doit donc être potentiellement réfutable par d’autres tests. Cependant, elle transcende toute autorité humaine, jusqu’à ce qu’une communauté de chercheurs valide une réfutation de la théorie.

 

Ce dimanche 2 février 2025 à 22 h 27, rien, pour l’instant, ne transcende publiquement toute autorité humaine, sur un jugement à porter au sujet des divers intérêts et enjeux réels qui ont pu motiver toutes les décisions prises par le gouvernement français, le Conseil Scientifique, et le Conseil de Défense, notamment, au sujet de la gestion de la crise du COVID-19.

 

Etc., etc..



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Un témoignage, quel qu’il soit, n’est qu’un rapport toujours différé sur les faits qu’il décrit. 
 
Si un individu observe un fait qui est pourtant en train de se dérouler sous ses yeux, il lui est totalement impossible de témoigner de manière exactement simultanée du déroulement chronologique des faits qu’il observe. Toute énonciation de faits, dans le but de les décrire, ne peut donc jamais être parfaitement « immédiate » par rapport à l’existence réelle des faits et à leur durée de vie, elle est donc toujours différée, même s’il ne s’agit que de quelques fractions de secondes.
 
Donc, plus un témoignage est constitué puis énoncé de manière différée par rapport aux faits qu’il décrit, et plus augmente le risque de l’erreur sur la correspondance avec les faits du témoignage.
 
Il n’y a que dans le seul cas où le témoin énonce un rapport de description de faits qui sont en train de se produire, et que le contenu de son énonciation peut être contrôlé de manière indépendante par d’autres témoins eux aussi présents au moment du déroulement des faits, qu’un témoignage peut être jugé comme vérifié ou avéré, parce que sa correspondance avec les faits a pu être contrôlée par d’autres parties.
 
Cependant, même si plusieurs témoins ont pu contrôler qu’un fait s’est bien déroulé sous leurs yeux, leur rapport différé dans le temps à une autre personne qui n’était pas présente au moment du déroulement des faits ne devrait pas davantage être considéré comme vérifié ou avéré : 
 
« La force du nombre » ne fait pas la Vérité.
Seule la preuve administrée de manière valide, fait la Vérité. 
« L'union fait la force » dit-on souvent ?.. 
La Vérité n'en a cure ! 
Car un seul peut la dire, envers, et contre tous !
 
Dans beaucoup de cas, lorsque le témoin s’exprime sur des faits qu’il rapporte, personne n’est plus en présence du déroulement des faits au moment où il énonce son témoignage ; et, plus couramment encore, les récepteurs de son témoignage n’ont même jamais été présents au moment où les faits se sont déroulés devant le témoin.
 
Dans ce genre de situation des plus courantes, aucun témoignage de ce type ne devrait jamais être considéré comme d’emblée vérifié ou avéré ; c’est-à-dire qu’il ne devrait jamais être considéré comme d’emblée identique aux faits qu’il décrit par son contenu, et donc exempt de toute évaluation, puisque seul un élément matériel peut justement démontrer une correspondance vérifiable entre des faits et le contenu de ce qu’exprime à leur propos le témoignage.
 

Par conséquent, tout témoignage n’étant que différé par rapports aux faits, alors, tout témoignage énoncé en l’absence réelle du déroulement des faits qu’il prétend rapporter de manière fiable, doit être soumis à une évaluation quant à sa correspondance avec les faits.


Et, par suite, la seule méthode valide est l’administration d’une preuve, c’est-à-dire, la démonstration valide de l’existence d’un élément matériel permettant de relier de manière empiriquement vérifiable, et sous contrôle intersubjectif indépendant, le témoignage avec les faits.



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Les témoignages ne sont pas des boules de cristal.


Il devrait aller de soi que même si un témoignage est "circonstancié", c'est-à-dire, même s'il énonce des détails et des circonstances contextuelles dans lesquelles se seraient déroulés les faits qu'il décrit, cela ne constitue absolument pas un argument à le faire valoir comme d'emblée équivalent à une preuve. En effet, les circonstances qui peuvent être décrites dans un témoignage, peuvent elles-mêmes avoir été inventées de toutes pièces afin de suggérer la vérité ou la correspondance avec les faits. Mais, suggérer n'est pas prouver..


Les témoignages, exprimés sous quelque forme que ce soit, en rapports verbaux ou écrits, par exemple, ne sont pas des boules de cristal : la Vérité, même suggérée par les mots, ne se voit pas à travers les mots et les tournures de phrase


Une opération de suggestion ne fait que "remplir" les mots avec des "faits" choisis directement à partir du projet de suggestion initial. Or, la recherche de la Vérité oblige celui qui a été suggéré à croire que tel mot correspond bien à tel fait qui devrait lui être associé, à trouver un élément matériel permettant de démontrer indépendamment de sa personne, l'existence réelle du fait désigné par un mot. Autrement dit, c'est la correspondance avec le fait qui doit-elle même être matérialisée, alors que dans l'opération de suggestion elle n'est que métaphysique ou, disons, "mentale".


Cependant, il y a des énoncés qui sont irréfutables du fait de leur forme logique, comme, par exemple, les tautologies ou les énoncés existentiels au sens strict. Mais l'irréfutabilité d'un énoncé est un  obstacle majeur, totalement infranchissable, pour l'accès à la Vérité. 


Par exemple, l'énoncé existentiel au sens strict suivant : "il y a des singes bleus à poils rouges qui nagent le dos crawlé sur Saturne", même s'il est manifestement farfelu, est irréfutable et donc toujours potentiellement "vérifiable". En effet, ce n'est pas le fait de n'avoir jamais pu observer un seul singe bleu à poils rouges nager le dos crawlé sur Saturne, ni même n'avoir pu en observer aucun dans un million d'années qui pourrait démontrer que cet énoncé est faux.


Si l'on affirme l'existence de quoique ce soit, mais sans préciser aucune coordonnée spatio-temporelle, alors, l'on peut affirmer l'existence de tout ce que l'on veut, sans jamais que cette affirmation puisse être mise en échec. Et, les circonstances pouvant valoir de conditions initiales d'observation des faits relativement à des coordonnées spatio-temporelles, doivent, elles aussi, être prouvées.

 



(Patrice Van den Reysen. Tous droits réservés).


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Antoine Fouquier-Tinville, accusateur public sous la Révolution. Même lui, dans le contexte pour le moins troublé où il exerçait, recherchait activement des preuves, plutôt que d'envoyer des innocents à la guillotine sur de simples dénonciations ou des témoignages... Je pense que son exemple devrait faire réfléchir certains avant de briser la carrière professionnelle et la vie d'autrui :








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