samedi 10 juin 2017

Karl POPPER et la théorie du complot.



Cher(e)s, récalcitrant(e)s,


Si vous avez lu nos positions en faveur d'une certaine forme seulement de conspirationnisme, et si vous connaissez par ailleurs notre attachement et notre admiration pour l'oeuvre de Karl Popper (que nous possédons et avons lue in extenso, du moins tous les ouvrages publiés en langue française), vous avez dû être très étonnés par les arguments qui sont les nôtres, pour défendre, sous certaines conditions, le conspirationnisme.

Mais commençons par citer Karl Popper lui-même, dans son tome 2 de "La société ouverte et ses ennemis", publié aux éditions du Seuil, en 1979, et de la page 67 à 68 :

"(...) il existe - et c'est éclairant - une théorie (...), que j'appellerai la thèse du complot, selon laquelle il suffirait, pour expliquer un phénomène social, de découvrir ceux qui ont intérêt à ce qu'il se produise. Elle par de l'idée erronée que tout ce qui se passe dans une société, guerre, chômage, pénurie, pauvreté, etc., résulte directement des desseins d'individus ou de groupes puissants. Idée très répandue et fort ancienne, dont découle l'historicisme : c'est, sous sa forme moderne, la sécularisation de superstitions religieuses. Les dieux d'Homère, dont les complots expliquent la guerre de Troie y sont remplacés par les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes.

Je ne nie évidemment pas l'existence de complots. Ceux-ci se multiplient même chaque fois que des gens croyant à leur efficacité accèdent au pouvoir. Cependant, il est rare que ces complots réussissent à atteindre le but recherché, car la vie sociale n'est pas une simple épreuve de force entre groupes opposés, mais une action qui se déroule dans le cadre plus ou moins rigide d'institutions et de coutumes, et qui produit maintes réactions inattendues. Le rôle principal des sciences sociales est, à mon avis, d'analyser ces réactions et de les prévoir dans toute la mesure du possible.

Prenons un exemple simple de répercussions involontaires de nos actes : un homme qui veut acquérir une maison ne souhaite manifestement pas faire monter le prix des propriétés bâties ; pourtant, sa seule apparition sur le marché à titre d'acheteur agira en ce sens. En revanche, il est possible que, par un accroissement de leurs achats, les consommateurs contribuent à la baisse du prix de certains objets, en rendant plus profitable leur production en série. Or, selon la théorie de la conspiration, tout ce qui arrive a été voulu par ceux à qui cela profite. Opposés au psychologisme, ces exemples sont moins probants, car on peut, y objecter que les répercussions constatées sont bien dues à des facteurs psychologiques : la connaissance par les vendeurs de l'intention des acheteurs et leur espoir d'en tirer des bénéfices. Reste que ce ne sont pas là des éléments fondamentaux de la nature humaine : ils dépendent de la situation de la société, et, plus précisément ici, de celle du marché.

Certes encore, les facteurs psychologiques jouent un rôle ; mais souvent très secondaire par rapport à ce qu'on peut appeler la logique de la situation. La logique situationnelle joue un rôle important dans les sciences sociales, comme dans la vie ; elle est le fondement de l'analyse économique. Son application ne repose pas sur la supposition qu'il est dans la nature humaine d'être raisonnable (ou de ne pas l'être) ; à l'inverse, une certaine façon d'agir est déclarée rationnelle ou irrationnelle selon qu'elle est ou non conforme à la logique de la situation, ce qui implique, comme l'a fait observer Max Weber, que nous avons préalablement défini ce qu'on peut considérer comme rationnel dans la situation en question.

Loin de nier l'intérêt de la recherche psychologique, je me borne à penser qu'elle n'est pas le fondement de toute science sociale. L'importance, pour la science politique, de l'appétit du pouvoir et des phénomènes névrotiques qui s'y rattachent n'est pas contestable. Mais cet appétit du pouvoir a un caractère social aussi bien que psychologique. Quand on en étudie, par exemple, la première manifestation chez l'enfant, c'est dans le cadre d'une institution sociale déterminée : la famille actuelle. Dans un type de famille différent, on ne constaterait peut-être pas les mêmes phénomènes. Un autre fait psychologique d'un intérêt capital pour la sociologie est le besoin de vivre en groupe. Ce besoin est particulièrement vif chez les jeunes, qui, peut-être en raison d'une parallélisme entre le développement ontogénique et la phylogénique, semblent devoir passer par un stade tribal. J'ai évoqué au chapitre X le malaise de la civilisation, dû en partie à la non-satisfaction de ce besoin.

En défendant le point de vue marxiste selon lequel les problèmes de la société ne peuvent être réduits à ceux de la nature humaine, je suis allé plus loin que Marx lui-même, qui n'a rien dit du psychologisme. Dans la formule citée au début de ce chapitre, c'est contre l'idéalisme sous sa forme hégélienne qu'il s'élevait, et non contre John Stuart Mill. Pourtant, la théorie de ce dernier rejoint la théorie idéaliste en ce qui concerne le caractère psychologique de la société. Chose curieuse, pour s'opposer à l'idéalisme hégélien, Marx s'est appuyé sur un élément de cet hégélianisme : son collectivisme platonicien, qui attribue à l'Etat et à la nation une "réalité" plus grande qu'à l'individu. Mais comme je tiens Stuart Mill pour un adversaire plus respectable que Hegel, au lieu de me borner à faire l'historique des idées de Marx, j'ai préféré présenter celles-ci sous la forme d'une critique du psychologisme de Stuart Mill."


Commentaires :

Nous sommes d'accord avec les idées de Popper, sur la théorie du complot, ou "thèse du complot", mais seulement au titre qu'il la présente avec justesse comme une forme de superstition selon laquelle tous les événements de la société pourraient être le fruit de complots ou de conspirations, point de vue par ailleurs irréfutable, donc vide d'un quelconque pouvoir de description, d'explication, et bien entendu de prédiction sur des faits.

Par contre, il y a, selon nous, une erreur à englober dans cette critique du conspirationnisme, conçue systématiquement comme une superstition irréfutable, tous les faits de la vie politique d'un pays par exemple. 

Certes, la vie sociale, comme le fait comprendre Popper, est bien trop complexe et contenant beaucoup trop de conditions initiales intriquées les unes par rapport aux autres, pour qu'un quelconque fondement aux pouvoirs de description et d'explication d'une théorie conspirationniste puisse être admissible. 

Pour cela, nous pensons qu'il faudrait aussi à la théorie conspirationniste telle que l'envisage Popper qu'elle résolve ce qui est logiquement insolvable dès le départ, c'est-à-dire le problème de la définition d'un degré de précision suffisant pour définir consécutivement un autre degré de précision suffisant dans les conditions initiales qui pourraient déterminer l'occurrence de tous les prétendus complots de la vie politique et sociale, ou de pouvoir justifier que l'ensemble de la vie sociale, politique, économique, etc., n'est qu'un vaste complot... 

En somme, "la thèse du complot" ne peut absolument pas répondre, (comme du reste aucune théorie ne le peut), au fameux "principe de responsabilité renforcé" dont parle Karl Popper dans son livre, "L'univers irrésolu. Plaidoyer pour l'indéterminisme" : aucune "science" sociale (...), ni même aucun autre type de science ne pourrait venir à bout du problème posé par la définition de conditions initiales qui soit suffisamment précises, et bien sûr, y compris dans le calcul préalable de leur propre niveau de précision.

Nous nous risquerons donc à affirmer que les arguments de Karl Popper sont bien trop solidement étayés, non seulement par sa critique de l'historicisme, mais encore par celle du "déterminisme scientifique", les deux étant d'ailleurs en relation, comme il le présente au début de son livre "Misère de l'historicisme"...

Cependant, Karl Popper soutient, "qu'il est rare que ces complots réussissent à atteindre le but recherché". C'est sur ce point que nous ne sommes pas du tout d'accord avec lui. 

Que dire alors de tous les complots ourdis par la C.I.A. lesquels sont connus, et même reconnus, dernièrement par l'ancien Président des U.S.A, Barack Obama, au sujet de l'Iran ? Voici, en outre, un lien, qui fait une liste de tous les régimes renversés par la C.I.A. Qu'elle aurait été la réponse de Karl Popper à tout cela ? Que ces conspirations ont échoué ? Et bien entendu, personne ne peut dire que c'est une liste exhaustive. Et nous ne parlons pas (fautes de connaissances, bien évidemment) de tous les autres complots qui ont pu avoir cours tout au long de l'histoire dans la plupart des pays. (Nous retiendrons par contre celui du Massacre de la Saint-Barthélémy, en France, ourdi, par Gabriel Naudé). 

Sans parler du fait que la C.I.A. a récemment reconnu être responsable de la création d'Al Quaïda, tout en admettant que cette organisation aurait fini par échapper à son contrôle ; ou encore les anciens propos de Laurent Fabius au sujet d'Al Nosra : "ils font du bon boulot". Et encore les prétendus "rebelles" de Ben Ghazi menacés soi-disant par les forces armées de Khadafi, pour justifier d'aller détruire le pays et assassiner son dirigeant ; ou encore les prétendues armes de destructions massives de l'Irak et l'énorme proton pseudos soutenu par Colin Powell devant l'ONU, afin de justifier la guerre et à quelles fins ? Bien entendu, comme toujours : le pétrole.




Contrairement à ce qu'affirme Karl Popper, il arrive souvent que les complots réussissent, et avec quelles conséquences...

Donc, voilà le grand danger pour la démocratie et la liberté d'expression :

Les anti-complotistes se servent abusivement des arguments de Popper contre le conspirationnisme, et de la version universelle et indiscutablement superstitieuse et irréfutable du conspirationnisme pour englober toutes les suspicions de complots, et plus grave encore, celles qui ne sont que ponctuellement, je souligne, que de prudentes suspicions, et qui se gardent donc d'affirmer de façon irrationnelle ni aucune preuve tangible qu'il y a "certainement" un complot ou une conspiration derrière chaque fait de société, et en particulier lors de certaines tragédies au niveau de la géopolitique internationale.

Par contre, nous restons toujours d'accord avec Karl Popper contre ceux qui affirmeraient que, par exemple, toute l'histoire politique d'un pays, ou toute la géopolitique des relations entre pays, ou la vie sociale dans son ensemble reposeraient, stricto sensu, uniquement sur des complots, ou seraient uniquement déterminées par des complots et des conspirations ; parce que, à la lumière des arguments imparables de Karl Popper, concernant, en particulier sa critique dévastatrice du déterminisme scientifique, c'est une chose dont on peut être sûr qu'elle est irréalisable dans les faits, totalement impossible, étant donnée l'infinie multitude et complexité des conditions initiales qu'il faudrait maîtriser, et avec quel degré de précision, comme nous l'avons dit précédemment pour en savoir quelque chose...

Nous avons d'un côté, les mauvais complotistes, c'est-à-dire tous ceux "qui voient ou imaginent ou affirment l'existence de complots partout", ou que la vie politique et sociale n'est déterminée que par des complots ; et de l'autre, les mauvais anti-complotistes, c'est-à-dire ceux qui assimilent dogmatiquement tous les complotistes à ces superstitieux "voyant des complots partout", que met en lumière Karl Popper, et qui n'hésitent pas à recourir à l'intimidation ou au terrorisme intellectuel contre les bons complotistes.

Non, tous les complotistes "ne voient pas des complots partout" ; ils ne pensent pas que toute l'histoire n'est le fruit que de complots ; pas plus qu'ils affirment détenir des preuves de ces complots et ainsi être informés de tout ce qui se passe dans les arcanes du pouvoir.

Pour terminer, nous reviendrons encore sur les derniers arguments que nous avons publiés tout récemment, dans un autre billet :

Nous constatons une unanimité écrasante des médias, et des intellectuels, (et même un personnage comme Michel Onfray, semble lui aussi se laisser "terroriser" par les anti-complotistes inquisiteurs et dogmatiques), à nier toute existence possible (...) de complots ou de conspirations, comme par exemple sur les événements du 11 Septembre, ou sur les Bilderbergs, ou sur la campagne de Mr. François Fillon... 

Donc, pour tout ce "système", ces médias, ces intellectuels, il n'y a plus de complots ! La vie politique est d'un seul coup, devenue totalement vertueuse. 

Nous renouvellerons encore notre question : comment se fait-il que toute possibilité de complots puisse, comme ça, être devenue impossible, au point que tous les suspicieux doivent être à ce point diabolisés, ridiculisés, et être mis à l'index ; et comment la Vertu a-t-elle fait pour ainsi dominer la vie politique, par rapport à ce problème du complot ou de la conspiration ?..







 

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