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Internationale Zeitschrift für ärzliche Psychoanalyse, 1913 : Un adversaire de la psychanalyse
Nous pensons remplir un devenir en « abaissant » ici la circulaire ci-jointe du Prof. Hoche de Friburg.
« Fribourg en Brisgau, 1° février 1913
Honoré collègue,
Avec Bleuler, j’ai pris la responsabilité du rapport sur la valeur de la psychanalyse pour la réunion annuelle de l’Association allemande de psychiatrie (en mai à Breslau). Il serait entre autres d’une grande importance pour moi d’en arriver à un jugement fiable sur la nature et l’étendue des dommages causés aux patients par les procédures psychanalytiques. Je vous prie de me faire l’amabilité, au cas où vous arrivez à votre disposition du matériel factuel à ce propos, de me le communiquer sous quelque forme qui vous convienne. (Je n’ai en vue ni des chiffres précis, ni des histoires de cas individuels détaillés.). Mon utilisation de ce matériel ne fera pas mention de noms et sera faite de façon à ce qu’elle n’appelle en aucune façon des commentaires de votre part.
Je serais d’expérience combien une telle enquête sera perçue comme désagréable, mais à mon regret je ne vois pas d’autre moyen d’obtenir cet important matériel.
Avec l’expression de mes remerciements,
Votre très dévoué
Hoche. »
Alfred Hoche, rapport au congrès de Breslau, 13 mai 1913 : Les rédacteurs de cette revue sont apparemment devenus si étrangers au mode d’être médical qu’ils ne savent pas qu’on cherche très souvent à mesurer la dangerosité de certaines interventions thérapeutiques, par exemple la narcose, etc., par le moyen de vérification empirique.
L’apparence était que le second rapporteur, Bleuler, allait quant à lui défendre la psychanalyse, dans la tradition désormais bien établie des « duels » au sommet. À en juger par une lettre de Sweasey Powers à Smith Ely Jeliffe, écrite immédiatement après le congrès, la vérité était tout autre. L’objectif du congrès, clairement énoncé par Kraepelin en personne, était de faire rentrer Bleuler dans le bercail de la psychiatrie en lui faisant renoncer à Freud et ses groupes.
Sweasey Powers à Smith Ely Jeliffe, 25 mai 1913 : Kraeplein m’a demandé si je ne m’étais pas rendu compte que tous les membres – et cela veut dire tous les psychiatres renommés d’Allemagne – étaient contre (la psychanalyse). J’ai dit alors que j’espérais entendre quels faits scientifiques on lui opposait. Il dit que ce n’était pas la raison pour laquelle la discussion avait été prévue. La raison était qu’il fallait donner à Bleuler une occasion de répudier publiquement l’école freudienne, dans la mesure où son nom était considéré comme ayant grandement permis aux théories freudiennes de se maintenir. La raison était aussi de permettre aux psychiatres allemands de se prononcer publiquement contre les théories freudiennes.
De fait, Bleuler commença sa « Critique de la théorie freudienne » en soulignant sa position subjective.
Eugen Bleuler, rapport au congrès de Breslau, 13 mai 1913 : Ma critique est de ce point de vue subjective, dans la mesure où j’évalue les théories de Freud en premier lieu sur la base de mes propres expériences.
Bleuler pouvait difficilement être plus clair : sa critique, loin d’être externe, était basée sur son auto-analyse et son analyse par correspondance avec Freud. Elle n’en était donc que plus dévastatrice, venant de la part de celui-là même qui avait lancé la psychanalyse auprès de ses collègues. Bleuler ajoutait que si son article de 1910 sur la psychanalyse avait été positif, son présent rapport allait être négatif. Suivait un exposé systématique et minutieux des théories de Freud et de ses disciples. Bleuler indiquant à chaque fois ce qu’il en retenait et ce qu’il rejetait. On ne pouvait guère imaginer présentation plus étrangère à l’adhésion globale que Freud exigeait de ses élèves.
Le rapport de Hoche, quant à lui, établissait un bilan de part en part négatif. Considérée au point de vue théorique, la psychanalyse n’était jamais qu’une des nombreuses philosophies de l’inconscient sur le marché, dont le défaut de toujours était de pontifier sur ce qui dépasse toute expérience possible.
Alfred Hoche, rapport au congrès de Breslau, 13 mai 1913 : Sur la sombre scène (Schauplatz) de l’inconscient, la théorie peut faire arriver ce qu’elle veut.
Invérifiables, les interprétations psychanalytiques étaient de ce fait complètement arbitraires. L’étude attentive des « produits littéraires de la secte » faisait apparaître à cet égard un procédé rhétorique constant.
Alfred Hoche : L’une des principales techniques utilisées pour atteindre et asseoir les résultats est la confusion entre la possibilité de penser une connexion donnée et la démonstration de celle-ci, la confusion entre la découverte d’une analogie entre divers processus avec la preuve de leur identité, la confusion entre une idée subite et une connaissance fondée.
Du fait du « caractère de secte » du mouvement psychanalytique, sur lequel Hoche avait déjà insisté trois ans plus tôt, ces affirmations dogmatiques et sans preuves étaient immédiatement acceptées comme des articles de foi par ses membres.
Alfred Hoche : Ce qui aujourd’hui vient à l’esprit d’un tel sera demain pris par tel autre comme un fait établi et utilisé comme le point de départ d’autres inférences.
Cette singulière psychologie de groupe était renforcée par l’évitement des rencontres professionnelles par son fondateur et par la tenue de congrès privés auxquels n’étaient pas conviés les collègues. Hoche, citant les remarques d’ouverture prononcées par Stekel lors du congrès psychanalytique de Weimar, notait avec une ironie mordante que les psychanalystes eux-mêmes semblaient tomber d’accord avec lui que la psychanalyse était une secte.
Wilheilm Stekel, 1991 : Nous éprouvons tous le besoin de sentir que nous ne sommes pas seuls et que nous appartenons à une vaste école, dont les disciples (Jünger) sont répandus à travers le monde entier. Chacun d’entre nous fait face à un monde d’opposants et doit s’affirmer en dépit du mépris et de la moquerie de l’adversaire. (…) Nous savons que l’avenir est nôtre. L’homme ne peut travailler et créer seul, sans l’écho de la reconnaissance d’hommes comme lui. On doit bâtir sa foi sur la loi des autres. C’est là le sens profond des congrès psychanalytiques, qui nous tiennent désormais tant à cœur. (…) En ce jour de célébration, nous nous sentons comme les frères d’un Ordre qui exige le sacrifice de chacun au service de la communauté.
Hoche ne savait pas à quel point il avait raison. En 1912, Ernest Jones avait proposé à Freud de former un « Comité secret » chargé de défendre la pureté de la doctrine contre les déviations hérétiques.
Ernest Jones à Sigmund Freud, 30 juillet 1912 : (Ferenczi) a émis le vœu qu’un petit groupe d’hommes puisse être systématiquement analysé par vous, en sorte qu’ils puissent représenter la théorie pure, préservée de tout complexe personnel, et bâtir ainsi au sein du Verein un noyau dur officieux et servir de centres auprès de qui d’autres (débutants) pourraient venir apprendre le travail.
Sigmund Freud à Ernest Jones, 1° août 1912 : Ce qui a aussitôt captivé mon imagination, c’est votre idée d’un conseil secret composé des meilleurs et des plus méritants d’entre nous afin de veiller au développement ultérieur de la psychanalyse et de défendre la Cause contre les personnalités et les accidents quand je ne serais plus. (…) Ce comité devrait être strictement secret dans son existence et dans ses actions.
Ernest Jones à Sigmund Freud, 7 août 1912 : L’idée d’un petit corps uni, destiné, comme les Paladins de Charlemagne, à garder le royaume et la politique de leur maître, est un produit de mon romantisme (…).
Ernest Jones, 1955 : Nous n’aurions à nous engager que sur un seul point : si l’un d’entre nous décidait de rejeter l’un des principes fondamentaux de la psychanalyse, comme, par exemple, le concept de refoulement, de l’inconscient, de la sexualité infantile, etc., il promettrait de ne pas le faire publiquement avant d’avoir discuté de la question avec les autres.
À chacun de ses preux « Paladins », Freud avait donné une bague en or destinée à sceller leur pacte secret. Difficile de faire mieux dans le genre science occulte.
Hoche, dans son rapport de Breslau, notait encore que le caractère sectaire de la psychanalyse freudienne était illustré par les schismes qui l’affectaient régulièrement et il se félicitait à cet égard que les meilleures têtes commençaient à quitter le mouvement (une allusion à son honorable répondant, qu’il appelait le Renommierstück de la secte). L’essentiel de son rapport, toutefois, était consacré à la valeur thérapeutique de l’analyse. Répétant ce qu’il avait déjà écrit trois ans plus tôt dans son article sur « l’épidémie » freudienne, il estimait que la thérapie psychanalytique était « essentiellement de la vieille technique suggestive sous de nouveaux habits pseudoscientifiques ». Il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elle produise des effets chez les hystériques, car c’était le cas de toutes nouvelles méthodes s’entourant de mystère : le patient et le médecin étaient sous l’influence suggestive d’une même cercle d’idées, voilà tout. De même, les réussites obtenues avec des neurasthéniques et des déprimés ne prouvaient rien, car il s’agissait d’une population de patients chez qui les rémissions spontanées étaient fréquentes. Mais surtout, Hoche contestait que la thérapie psychanalytique fût sans danger. S’appuyant sur les résultats du sondage qu’il avait effectué auprès de ses collègues, il présenta une série de cas où la psychanalyse avait manifestement fait plus de mal que de bien. Il en concluait que les réussites trompetées par les freudiens passaient tout simplement sous silence leurs échecs.
Alfred Hoche : Dans bien des cas, la thérapie psychanalytique fait carrément du mal au patient.
Après cette solennelle descente en flamme de la « psychoanalyse », ce fut au tour des plus grands noms de la psychiatrie allemande de donner l’estocade. L’un après l’autre, Kraepelin, William Stern, Stransky, Weygandt, Liepmann, Forster, Kohnstamm se levèrent pour condamner Freud et rejeter ses prétentions à l’originalité.
Emil Kraepelin : Munich rejette la psychanalyse de Freud. (…). Les signes de désintégration sont visibles. Ce qui est bon en elle n’est pas neuf et vient essentiellement de Janet. Kraepelin souligne combien de mal a déjà été fait par cette méthode et me en garde de la façon la plus énergique contre son application.
Wilhelm Weygandt : À titre de mise au point historique, il conviendrait d’ajouter que c’est avant tout Breuer qui, à la suite de Français comme Janet, a jeté la base des éléments les plus solides de la psychanalyse, alors que Freud encaisse à présent les bénéfices.
O. Kohnstamm : L’honnêteté commande de reconnaître que cette méthode de la psychanalyse (sans « o ») a déjà été utilisée par P. Janet. (…) Suivent ensuite, à peu près en même temps, Breuer-Freud et Oskar Vogt, et last but not least L. Frank. »
(In : Mikkel BORCH-JACOBSEN et Sonu SHAMDASANI, « Le dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse », éditions Les empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, janvier 2006, Paris, pages : 132 – 138).