« Entrer dans le temps, c’est, d’une certaine façon participer à l’être. Le temps, toujours en train de s’écouler, nous sépare de la permanence immobile et radieuse de l’être. Mais, parce que nous sommes capables de penser, il nous en donne une idée, il nous le montre de loin, par moments – dans un tableau du Titien, de Rembrandt, de Degas, dans une cantate de Bach ou dans l’andante déchirant du concerto 21 de Mozart, dans un poème de Ronsard ou d’Aragon, dans la théorie de Newton ou dans celle de Darwin, dans une formule mathématique, dans l’effort, dans la découverte, dans l’enthousiasme, dans la création, dans l’amour, dans la charité, dans la joie -, il fait miroiter sa splendeur à nos yeux prisonniers. Nous le savons depuis Platon : le temps est l’image mobile de l’éternité. »
(In : Jean d’ORMESSON. « C’est une chose étrange à la fin que le monde ». Éditions Robert Laffont, Paris, 2010, pages : 263 – 264).
* * *
Commentaires :
La « permanence radieuse de l’être » nous en détournerons le sens et nous la comprendrons comme l’unité imprécise de la conscience et de cette présence qu’elle donne à notre sensibilité pour vivre avec soi-même et avec les autres. Nous la voyons aussi chez d’autres personnes, sans lesquelles notre propre être au monde n’est rien. Sinon, nous comprendrons cette idée de "l'être" comme l'inaccessible perfection du Bien, de la Vérité, et du Beau dont nous avons tous besoin, et que nous pouvons sentir chez certaines personnes, ou dans la Nature, soit dans ses manifestations les plus complexes, ou les plus courantes et les plus simples (si nous prenons le temps de regarder et d'apprécier).
Il ne peut y avoir de cette unité sans nos mémoires, quelles qu’elles soient. Cette unité est aussi faite de nos fautes, de nos faiblesses que la solitude peut exacerber.
Vivre seul est donc impossible, nous ne pouvons jamais nous satisfaire d’une prétendue « permanence radieuse de nous-mêmes » sans être devenu totalement narcissique et sans que d’autres, par leurs critères de jugement, ne nous renseignent sur cette idée dont parle Jean d’Ormesson qui ne peut être seulement individuelle et isolée et n’a donc de valeur qu’intersubjective.
Percevoir une « permanence radieuse de soi-même » est impossible. Cela signifierait que nous croyons être parfaits, ou « suffisamment épanouis », et que nous n’avons plus rien à apprendre sur nous-mêmes grâce aux autres.
Qui peut nous apprendre sur nous-mêmes ?
Tout le monde, sauf une certaine catégorie de personnes : les psychanalystes. Pourquoi ?
Un psychanalyste vous suggère de faire remonter à votre conscience des (faux) souvenirs, sur lesquels vous devez soi-disant « travailler » à trouver le « vrai sens ». Le psychanalyste prétend être ce sherpa de l’inconscient et de la conscience, mais il ne peut absolument pas maîtriser les chemins sur lesquels il voudrait vous engager. Ce ne peut être que des voies pour se perdre et ne plus jamais se retrouver. Parce que la conscience, la réflexion, après le travail de suggestion et de manipulation mentale de l’analyste, continue de travailler, qu’il le veuille ou non, et selon des méandres qu’il ne peut pas connaître en totalité et dont les changements, les entrecroisements, ne peuvent être prédits ou expliqués, voire même seulement décrits avec toute l’impossible précision qu’exige pourtant le déterminisme psychique délirant sur lequel s’appuie toute cure analytique.
Plus le psychanalyste va s’acharner (…) à vous faire travailler, et plus il va démultiplier les risques de conflits nouveaux, de problèmes nouveaux, qui, au départ, n’existaient pas du tout, et qui à leur tour, peuvent en créer d’autres, comme autant de questions sur lui-même que pourra se poser celui qui accepte l’analyse. Bref, aucun analyste ne peut prétendre maîtriser la situation logique propre à une analyse, et par voie de conséquence, les conséquences logiques comme la démultiplication, par le travail de réflexion du patient, de problèmes conscients le plus souvent imaginaires, sinon en permanence.
Comme le soutient avec justesse la psychanalyste Maria Pierrakos, le patient qui était dans un univers cohérent de souffrances personnelles, finit par se trouver dans un « univers éclaté » ou tout se vaut, le tout comme le rien, c’est-à-dire « le tout et le n’importe quoi ».
Ce n’est donc jamais directement sur l’inconscient qu’il faut tenter d’investiguer, mais sur les problèmes conscients exprimés par l’individu, et cela, dans une relation authentique. C’est-à-dire, aux antipodes de la relation de dépendance qui est imposée progressivement et si dangereusement au patient tout au long d’une analyse.
L’analyse ne peut qu’accroître les problèmes et la confusion interne, (quoiqu'elle aime surtout en créer là où il n'y en a pas) à moins bien sûr, que le patient n’accepte les théories de Freud et de se laisser lentement totalement formater par elles. À la fin de l’analyse « réussie », le patient, devenu freudien vivra donc entièrement dans un « être d’emprunt », un univers personnel fabriqué et faux.
Au cours d’une cure, la manne de justification de l’analyse (l’inconscient) ouverte sur la base des mots, de tous les mots, ne peut que continuer de s’agrandir (de n’importe quel type d’associations verbales ou non-verbales), pour que le patient « empoigné » (Bingswanger), ne soit plus jamais lâché par le jeu délétère et illusoire de l’inconscient qu’on lui a suggéré (imposé) d’accepter de jouer…ad infinitum.
Un individu autonome ne peut donc jamais accepter une analyse, parce qu’il a une autre vision de l’autonomie qu’il entrevoit en contact avec les autres, à partir de problèmes conscients, (de la conscience, des faits et gestes directement dictés par la conscience), et cette autonomie n’est donc pas envisageable dans la solitude totale puisqu’il considère que l’être humain ne peut faire exister son être au monde, faire usage de sa sensibilité en croyant naïvement se passer du contact avec les autres, de leurs idées, de leurs actes, de leurs créations diverses, et surtout de leurs jugements.
Tout cela pour réaffirmer que l’être humain est un être fondamentalement social, et non fait pour s’introspecter, se regarder lui-même et rester reclus, ou acceptant la servitude volontaire du formatage psychanalytique.
La "recherche du soi", ou du "connais-toi toi-même" de Socrate, reste une recherche logiquement infinie : personne ne peut parvenir à se connaître entièrement lui-même, car cela suppose une maîtrise de n'importe quel degré de précision dans les mesures possibles de cette connaissance, et la définition d'une précision absolue reste impossible.
La théorie de l'inconscient des psychanalystes, (fondée sur un déterminisme psychique absolu), excluant toute erreur de précision dans les "calculs" que pourraient faire l'inconscient, ne peut donc être une "règle interne" au sujet, et que le sujet lui-même pourrait comprendre ou maîtriser, laquelle pourrait lui être utile afin d'ajuster tout au long de sa vie son "être au monde".
En choisissant de régler sa propre vie par des réajustements personnels que le sujet réaliserait de façon autonome grâce à l'introspection à partir de certains de ses propres actes conscients, on choisit de la régler sur une illusion, sur quelque chose d'impossible, hors de portée de toute mesure humaine. On accepte comme une fermeture de soi toujours en regard de cette illusion, et en croyant que chaque réajustements est une réussite favorable à l'épanouissement ou au contrôle du "moi". Mais ce ne sont que des réajustements en vase clos, constamment retournés sur du faux, de l'illusoire. Les seuls réajustements du "moi" qui puissent être utiles à l'individu et à son épanouissement ne peuvent donc être issus que de sa réflexion, c'est-à-dire de sa mise en relation entre ses problèmes conscients et les feedbacks possibles du monde extérieur : le "moi", la conscience de l'individu progresse ou non tout au long de la vie, (selon les efforts consentis), par "conjectures et réfutations" dans un aller-retour entre la conscience et l'extérieur, tout travail sur l'inconscient devenant inutile voire dangereux. Comme l'écrit Tobie Nathan : "On ne peut pas soigner quelqu’un à partir de lui seul : une thérapie travaille toujours sur la relation de la personne avec des êtres ou des « choses » extérieurs à lui." (Voir ici).
La théorie de l'inconscient prônée par les psychanalystes est donc inutile. Suggérer à un individu que l'expression consciente de ses souffrances ou de ses idées ne sont que des "menteurs" par rapport à la "vérité" qui elle serait inconsciente, c'est donc le couper du seul travail personnel qui lui soit vraiment utile et bénéfique.
(Nous sommes intimement convaincus qu'il n'y a exclusivement que les psychanalystes pour affubler de "mensonge", par rapport à une prétendue "vérité inconsciente", l'expression consciente des souffrances et des sentiments d'une personne. Quoique par "expression consciente" nous n'envisageons pas du tout une quelconque forme d'expression ou de "représentation inconsciente" qui puisse tomber sous le regard de la psychanalyse).
Toute la thérapie analytique n'a donc pour effet que de formater des individus à l'idéologie freudienne et aux mêmes comportements sectaires que les psychanalystes.
La psychanalyse est sans aucun doute l'une des sectes les plus intelligentes et les plus dangereuses que le monde ait connues, parce que c'est sans doute celle qui a su le mieux singer cette part "obscure" de la nature humaine, en croyant qu'elle pouvait faire "parler" cette partie de nous-mêmes et nous renseigner sur son contenu, alors qu'elle n'est qu'un gouffre sans fond dans lequel il vaut mieux ne pas plonger.
(Patrice Van den Reysen. Tous droits réservés).