"(...)Un dernier mot, au sujet de la vérité narrative. Conscients des difficultés que je viens de souligner, de plus en plus de psychanalystes professent ne plus croire à la « vérité historique » des récits en analyse. Seule leur importe, disent-ils, la « vérité narrative » de ces récits, c’est-à-dire leur capacité à donner sens au matériel fourni par le patient. « C’est la vérité narrative, écrit Donald Spence, que nous avons en vue lorsque nous parlons d’une « bonne histoire », lorsque nous disons que telle explication est convaincante, ou que telle solution d’une énigme, et nulle autre, doit être vraie. » Et encore ceci :
Au fur et à mesure que les associations et les interprétations sont insérées dans le récit en train de se développer, elles deviennent vraie en devenant familières et donnent un sens aux parties disjointes de la biographie du patient.
On aura reconnu cette « vérité narrative » : c’est le bon vieux « vraisemblable » aristotélicien, l’eikos des poètes et des faiseurs de fables. Contrairement à Freud, les psychanalystes narrativistes ne prétendent plus présenter « ce qui a réellement eu lieu ». Ne nous jugez pas, disent-ils, à la valeur constative et historique de nos récits. Jugez-nous seulement à leur valeur pragmatique, performative, esthétique.
Fort bien, mais tirons-en alors les conséquences. Si la seule chose qui importe en analyse est la cohérence narrative des récits proposés par l’analyste, il s’ensuit que n’importe quelle bonne histoire devrait faire l’affaire – psychanalytique freudienne, mais aussi psychanalytique jungienne ou psychanalytique adlérienne, ou bien encore, pourquoi pas ?, chrétienne, marxiste ou astrologique. Est-ce cela que veulent dire les narrativistes ? Non, bien sûr. L’histoire n’est pas une « bonne histoire », à leurs yeux, que si elle est psychanalytique freudienne. Les explications en psychanalyse sont de type narratif, nous explique ainsi Paul Ricoeur en s’appuyant sur les travaux de Michael Sherwood, mais cela ne l’empêche pas d’ajouter avec candeur : « Une bonne explication psychanalytique doit être cohérente avec la théorie, ou, si l’on préfère, elle doit se conformer au système psychanalytique de Freud. » Roy Schafer de même, nous apprend que :
Les personnes en analyse – les analysants – se racontent et racontent les autres à l’analyste au passé et au présent. En faisant des interprétations, l’analyste raconte ces histoires une seconde fois. (…) Cette seconde narration se fait sur le mode psychanalytique (along psychoanalytic lines).
Tout comme à l’époque de Freud, c’est l’analyse qui compose le récit, et il le fait, inévitablement, en s’inspirant de la théorie psychanalytique et des récits de cas pragmatiques dans lesquels elle se trouve déposée.
Cette théorie n’est donc aucunement remise en question par les narrativistes, en dépit de leur révisionnisme apparent. Au contraire, elle continue à guider les interprétations et les constructions narratives de l’analyste, sans que celui-ci se demande jamais en quoi un récit de type freudien est meilleur qu’un autre, ou, si l’on préfère, en quoi la théorie qui sous-tend ces récits est autre chose que cela – un récit, un roman théorique. Si les narrativistes voulaient être conséquents avec eux-mêmes, ce n’est pas seulement les interprétations proposées par l’analyste qu’il leur faudrait décrire en termes narratifs, c’est aussi la théorie qui autorise et garantit ces interprétations. On doute qu’ils aillent jamais jusque-là. Après tout, que resterait-il de la psychanalyse si les analystes annonçaient d’entrée de jeu à leurs patients que l’inconscient, le refoulement, la sexualité infantile et le complexe d’Œdipe ne sont que des histoires à dormir debout, des « just so stories » ? « Voici, je vais vous raconter un conte de fées, rien de plus, écoutez : « Nous traversions cet été-là une période caniculaire et la patiente souffrait beaucoup de la chaleur… » ».
(In : Mikkel BORCH-JACOBSEN. « Folies à plusieurs. De l’hystérie à la dépression ». Éditions Les empêcheurs de penser en rond. Paris, Le Seuil, mars 2002, pages : 249 – 251).