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samedi 6 décembre 2014

Mikkel BORCH-JACOBSEN. Les derniers jours de l'Homme aux loups.









« (…) En 1955, l’état de Pankejeff s’étant à nouveau aggravé, Eissler l’adressa au président de la Société psychanalytique de Vienne, Alfred von Winterstein, puis, lorsque celui-ci prit sa retraite en 1957, à son successeur Wilhelm Solms-Rödelheim, qui l’eut en traitement pratiquement jusqu’à la fin. Winterstein et Solms voyaient Pankejeff de façon hebdomadaire et se faisaient payer directement par les Archives Freud – en réalité par Muriel Gardiner, qui aidait financièrement Pankejeff par le truchement d’Eissler.

Gardiner payait également les impôts de Pankejeff et Eissler lui faisait parvenir une rente mensuelle (5000 schillings autrichiens), qui servaient essentiellement à satisfaire les exigences financières toujours plus pressantes de Franziska (Franzi) Bednar, une femme avec qui Pankejeff entretenait une liaison névrotique depuis le début des années 1950. En 1954, Bednar avait menacé de quitter Pankejeff s’il ne l’épousait pas et celui-ci, par faiblesse et indécision, avait momentanément cédé à son ultimatum.

S’étant repris, il avait rompu sa promesse de mariage quelques jours plus tard mais s’était senti obligé de compenser financièrement Bednar, à qui le reversait du coup un tiers de ses revenus. Aucun argument rationnel ne parvenait à le convaincre de rompre avec Bednar, qui menaçait constamment de faire un scandale public s’il cessait de payer, de sorte que Gardiner et Eissler avaient fini par régler la facture. Il fallait protéger « l’Homme aux loups », ainsi que son anonymat.

Le cordon sanitaire établi autour de Pankejeff ne s’étendait toutefois pas aux psychanalystes. Richard Sterba, Alfred Lubin, Leo Rangell vinrent de loin pour rencontrer « l’Homme aux loups » en chair et en os. D’autres, comme Alexander Grinstein, lui passaient commande à travers Gardiner de tableaux représentant son « rêve aux loups », qu’il exécutait en série en utilisant un calque. Bientôt, tous les membres de l’Association psychanalytique internationale voulurent avoir un « Wolfsbild » sur le mur de leur salon (Pankejeff essayait bien de leur vendre aussi ses peintures de paysage, mais celles-ci avaient moins de succès).

Pankejeff était flatté par toute cette attention. Il se considérait d’ailleurs plus comme un collègue de ces gens qui comme un « cas ». En 1970, Albin Unterwerger rapportait à Gardiner que Pankejeff, lorsque Eissler avait enregistré leurs entretiens pour les Archives Freud, « avait été quelque peu vexé par l’attitude du Dr E(issler). Il me semble que notre ami avait l’impression à l’époque qu’il n’était considéré que comme un ex-patient et non pas comme une personne qui pouvait, pensait-il, apporter une contribution positive à la discipline » (octobre 1970). En effet, Pankejeff écrivait depuis la guerre des articles d’inspiration psychanalytique sur des sujets aussi divers que la liberté humaine, le marxisme, l’art, Aubrey Beardsley ou « Poe, Baudelaire et Hölderlin ». L’un de ces articles, « L’art à la lumière de la psychologie des profondeurs de Freud », parut en 1950 et 1951 dans deux numéros de la revue viennoise Kunst ins Volk, sous le pseudonyme de « Paul Segrin ». Gardiner essaya d’en placer un autre, « Psychanalyse et libre arbitre », dans la revue Psychoanalytic Quarterly, mais les éditeurs déclinèrent, en dépit – ou peut-être à cause de – l’identité de l’auteur. Déçu par le manque d’intérêt des psychanalystes pour ses essais théoriques, Pankejeff se mit à écrire des textes autobiographiques que Gardiner rassembla en 1972 dans un volume intitulé L’Homme aux loups, par ses psychanalystes et par lui-même, avec une préface d’Anna Freud.

Le livre fut un grand succès, ce qui permit à Gardiner d’envoyer régulièrement à Pankejeff de substantielles « avances » sur recettes qui aboutissaient inévitablement chez Franzi Bednar. Intriguée par le livre, la journaliste viennoise Karin Obholzer se mit en tête de trouver la personne qui se cachait derrière « l’Homme aux loups ». Ce ne fut guère difficile et Pankejeff semble avoir été ravi d’avoir été « découvert » par une personne étrangère à l’Association psychanalytique internationale. Ayant gagné sa confiance, Obholzer parvint à le convaincre de lui accorder une série d’entretiens, en dépit des pressions exercées sur lui par Eissler, Solms-Rödelheim et Gardiner pour qu’il n’en fasse rien. Dans ces interviews publiées après sa mort, Pankejeff révélait enfin publiquement qu’il n’avait jamais cru à la fameuse « scène primitve » postulée par Freud : « Cette scène primitive, c’est une pure construction. (…) Mais je n’ai jamais réussi à me souvenir de rien de semblable. (…) Il (Freud) affirme que j’ai vu, seulement qui vous garantit que c’est vrai ? Ne s’agit-il pas d’une fantaisie de son cru ? »

Pankejeff affirmait aussi qu’il ne se reconnaissait ni dans l’histoire de cas de Freud ni dans son livre de mémoires édité par Gardiner : « C’est ainsi qu’au lieu de me faire du bien, les psychanalystes m’ont fait du mal. (…) Telle est comme vous le savez la théorie : Freud m’aurait guéri à cent pour cent. Mes souvenirs, tout mon livre, sont bâtis sur ce présupposé. C’est la raison pour laquelle Mme Gardiner m’a enjoint de rédiger mes Mémoires. Pour montrer au monde comment Freud a guéri un homme gravement malade. (…) Tout cela n’est pas vrai. » De fait, malgré un suivi psychanalytique quasi constant sur un soixantaine d’années, Pankejeff était toujours sujet aux mêmes symptômes : « En réalité, toute l’affaire me fait l’effet d’une catastrophe. Je me trouve dans le même état qu’avant d’entrer en traitement chez Freud, et Freud n’est plus là. » Pour Pankejeff, Freud s’était trompé du tout au tout. Comme il l’avait déjà dit en 1954 à Eissler, c’était Kraepelin et non Freud qui avait vu juste à propos de son cas : « Ah, Kraepelin, c’est le seul qui y a compris quelque chose ! » (30 juillet 1954).

En juillet 1977, un an après la fin des entretiens avec Obholzer, Pankejeff fit une crise cardiaque suivie de pneumonie. Solms-Rödelheim s’arrangea pour le faire transférer à l’hôpital psychiatrique de Vienne, où il était chef de service, et on lui trouva une chambre individuelle où il put rester après s’être rétabli. Gardiner paya pour une infirmière privée, Sœur Anni, à qui il devint très attaché. Franzi Bednar disparut de la circulation. Pankejeff se plaignait toutefois amèrement d’être interné dans un hôpital psychiatrique au lieu d’être logé dans une maison de retraite. Il se sentait abandonné par Gardiner. Il s’éteignit le 7 mai 1979 dans les bras de Sœur Anni, à l’âge de quatre-vingt-douze ans. Franzi Bednar, qu’il avait instituée légataire universelle, lui survécut dix ans. »


(In : Mikkel BORCH-JACOBSEN, « Les patients de Freud. Destins », éditions Sciences humaines, Paris, 2011, pages : 144 – 147).





*                                                              *                                                              *




Commentaires :

Avec le Professeur Robert Wilcocks qui nous dévoila le premier mensonge princeps de Freud : son rêve de l'injection faite à Irma, puis le livre de Jacques Bénesteau, Mensonges freudiens. Histoire d'une désinformation séculaire, le lecteur découvrira celui de Mikkel Borch-Jacobsen qui nous donne plus détails sur ces soi-disant "grandes réussites thérapeutiques" de la psychanalyse et qui étaient censées en prouver la valeur des fondements théoriques.

Tout l'édifice psychanalytique repose uniquement et strictement sur des mensonges et sur tout l'arsenal désinformateur déployé, non seulement par Freud lui-même, mais encore par ses disciples comme Kurt Eissler, Jones, Gardiner, et par les gardiens du temple plus contemporains.
"L'Homme aux loups" subit la psychanalyse pendant toute son existence, à commencer par Freud lui-même, qui finit par confier le problème à quelques uns de ses plus éminents collègues ou disciples psychanalystes. Tous, sans exception, échouèrent.

Que dire d'une aussi lamentable catastrophe thérapeutique ? Que dire d'un tel acharnement véritablement sociopathe à vouloir entériner à tout prix la prétendue valeur des théories de Freud, sinon qu'il relève d'un vampirisme des plus sociopathes ? Que dire de ce voile de mensonges et de désinformation, de tout ce secret que l'on déploya dans le but d'isoler l'Homme aux loups de tous témoins possibles, et de le faire taire ?

Borch-Jacobsen en arrive à considérer Freud comme un personnage bien peu respectable, et avec raison. Devons-nous le considérer comme un monstre, lui, et tous ses fanatiques suiveurs ? L'adjectif convient à la perfection : il ne fut qu'un monstre.

Ainsi, la psychanalyse, dès lors qu'elle empoigna l'une de ses victimes, décida de ne plus jamais la lâcher, y compris longtemps après sa mort, car ils demeurent nombreux toutes celles et ceux qui défendirent et qui défendent encore becs et ongles leur culte du héro freudien.

Mais un tel acharnement, un tel aveuglement est bien la preuve qu'il nous faut : le fanatisme, et la haine. Oui, la haine de la Vérité.

Ce fut enfin une journaliste autrichienne, Karin Obohlzer, qui put rendre publique cette Vérité. Et voilà ce qu'oublient toujours les hommes : la Vérité, c'est comma la Vie, cela trouve toujours un chemin...



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