Han Israëls (*)
Dr. Hug-Hellmuth : "Journal d'une adolescente" (**)
Chapitre extrait de De Weense kwakzalver. [Le charlatan de Vienne]
Amsterdam : éd. Bert Bakker, 1999, p. 153-158.
(Publié d'abord comme article dans Elsevier, 12 août 1989).
Traduction du néerlandais, par Jacques Van Rillaer,
Paru dans la revue Science et pseudo-sciences, 2001, n° 246, p. 34-38
sous le titre : L’histoire du “Journal d’une adolescente ».
* * *
En 1919, les Éditions psychanalytiques de Vienne publiaient le journal d'une adolescente :Tagebuch eines halbwüchsigen Mädchens. L'auteur était resté anonyme. De même, la personne qui avait fourni le document aux Éditions psychanalytiques de Vienne avait souhaité ne pas dévoiler son identité. Dans la préface de l'ouvrage, cette personne citait une lettre de Freud, qui qualifiait ce journal de "petit bijou", parce que le développement de la vie sexuelle s'y trouvait décrit avec une justesse exceptionnelle. La description, en effet, était remarquable : l'évolution sexuelle de la jeune fille correspondait point par point à la théorie freudienne.
Des membres des cercles psychanalytiques de Vienne savaient que l'ouvrage avait été procuré à l'éditeur par Hermine Hug-Hellmuth. C'était un secret de Polichinelle. Dans ces cercles, quelques-uns doutaient de l'authenticité du texte, tandis que d'autres jugeaient ces doutes totalement déplacés. Ainsi la célèbre psychanalyste Hélène Deutsch écrivait, quelques années plus tard : "En ce qui me concerne, je suis tout à fait convaincue de l'authenticité du journal publié par Hug-Hellmuth. Les descriptions y sont tellement justes et vivantes que seule une jeune fille a pu vivre et écrire tout ce qui s'y trouve (...) Le livre est d'une telle vérité psychologique qu'on peut dire que c'est un joyau de la littérature psychanalytique".
En 1922, un compte rendu de la traduction anglaise du Journal fut publié dans le British Journal of Medical Psychology. L'auteur du compte rendu était Cyril Burt, alors jeune membre de l'Association anglaise de psychanalyse. Pour plusieurs raisons, il émettait des doutes quant à l'authenticité de l'ouvrage : à aucun endroit le lecteur ne rencontrait une quelconque difficulté de compréhension, aucune note explicative s'avérait nécessaire, chaque personnage était brièvement présenté lors de sa première apparition, de nombreux passages étaient à ce point élaborés que l'auteur avait dû y consacrer sans doute au moins cinq heures par jour.
Moins d'un an plus tard, la revue anglaise publiait une lettre du Dr. Hermine Hug-Hellmuth. La psychanalyste révélait que c'était elle qui avait fourni le Journal à l'éditeur, elle soulignait qu'elle était une personne respectée dans le monde de la psychanalyse et qu'elle connaissait personnellement le professeur Freud. Elle affirmait avec force que le Journal était authentique et qu'elle n'y avait rien changé, mis à part des noms de personnes et d'endroits. Un petit commentaire de Cyril Burt suivait la publication de cette lettre. Burt expliquait qu'il avait écrit à Hug-Hellmuth avant de publier son compte rendu et qu'il avait longtemps attendu une réponse. Hug-Hellmuth avait fini par lui écrire qu'elle avait été longtemps absente, que l'auteur du Journal était mort et que le manuscrit n'était plus disponible. Cette réponse avait convaincu Burt que son compte rendu, alors à l'impression, pouvait paraître sans modifications.
Bien des années plus tard, Cyril Burt devient un psychologue célèbre. Ce n'est qu'après sa mort que furent dévoilées les fraudes qu'il avait commises dans des recherches empiriques. Comme dans son cas, la tromperie du Hug-Hellmuth ne fut clairement établie qu'après son décès.
Pour la troisième édition du Journal, elle avait rédigé une nouvelle préface, dans laquelle elle révélait que c'était elle qui avait trouvé le document et l'avait fait publier. Elle écrivait, en termes quelques peu vagues et poétiques, comment elle avait rencontré la jeune fille et comment, en 1914, celle-ci était partie au front comme infirmière : "Son coeur et son âme n'étaient cependant pas encore à la hauteur des missions du métier d'infirmière. Alors qu'elle venait de s'engager dans son nouveau champ de travail, elle succomba sous l'assaut des terribles événements. Comme je ne connaissais aucun membre de sa famille, l'annonce de sa mort prématurée ne me parvint que plus d'un an après et seulement via bien des détours". Hug-Hellmuth terminait cette nouvelle préface en répondant aux critiques : "On a regretté plus d'une fois que, malgré ma promesse à la jeune fille de détruire l'original de son journal, je n'ai pas conservé quelques pages de chaque année, de façon à pouvoir démontrer, à travers l'évolution de l'écriture, l'authenticité du document. Eh bien, je pense que le sceptique incorrigible n'aurait pas changé d'avis en voyant un tel fac-similé. Pour lui, le doute est un besoin fondamental, raison pour laquelle il ne se laisse pas convaincre par des 'preuves' ". Tels sont les propos du Dr. Hug-Hellmuth qui, jusqu'à la fin de sa vie, aura sans doute eu le sentiment d'avoir répondu adéquatement à ceux qui la remettaient en question. Elle aura dû applaudir en lisant, un an avant sa mort, dans l'International Journal of Psychoanalysis, que le doute quant à l'authenticité du Journal "est très significatif pour le psychanalyste : il est une confirmation exemplaire de la thèse de Freud selon laquelle la reconnaissance de vérités choquantes se heurte inévitablement à de fortes résistances".
La tromperie ne fut définitivement démasquée qu'en 1926, deux ans après la mort tragique du Dr. Hug-Hellmuth. Un certain Josef Krug mit en évidence qu'il arrive fréquemment, dans le Journal, qu'entre les deux mêmes jours de la semaine le nombre de jours n'est pas un multiple de sept. D'autre part, les dates d'une série de jours de fête sont erronées. Ainsi, pendant trois années consécutives, le jour de Pâques, qui est mentionné, est chaque fois un jour après le précédent. La préface de la 3e édition mentionne que les événements décrits se sont déroulés entre 1903 et 1907. Dans le Journal, le système des bulletins scolaires, qui est mentionné, n'a été introduit dans l'enseignement qu'en 1908 (Josef Krug était enseignant dans une école secondaire de Vienne). L'auteur du Journal utilise des cabines publiques de téléphone : à Vienne, la première du genre date de 1908. Il est question d'un groupe d'officiers de la Force aérienne : la première apparition d'un avion de chasse autrichien date de 1909. Il est encore question d'un livre qui n'a été écrit qu'en 1909. Krug pouvait donc conclure que le Journal "est seulement un document psychologique, en ce sens qu'il témoigne de la façon dont beaucoup d'adultes se représentent le monde vécu d'une fillette qui grandit".
La rédaction de la revue, qui publiait l'article de Krug, signalait qu'elle avait demandé aux psychanalystes de réagir et que leur réponse serait publiée dans le numéro suivant. Aucune réaction n'y a paru. Toutefois, un an plus tard, les Éditions psychanalytiques lançaient un appel, dans le bulletin des libraires allemands, pour récupérer tous les exemplaires de l'ouvrage encore en vente, parce que des doutes avaient surgi quant à l'authenticité du texte.
En dépit de tout cela, la carrière du Journal n'était pas terminée. Voyez la collection des livres de poche du célèbre éditeur allemand Suhrkamp. Vous y trouverez depuis 1987 le même Tagebuch eines halbwüchsigen Mädchens ! Si vous ne connaissez pas le livre et que vous le consultez, il est peu probable que vous puissiez découvrir qu'il s'agit d'une supercherie. La couverture du livre cite seulement un extrait de l'éloge écrit par Freud. L'ouvrage contient une nouvelle préface, écrite par Alice Miller, la célèbre pédagogue anti-autoritaire, auteur de livres à succès comme Le Drame de l'enfant doué. Selon Alice Miller, les enfants ne sont pas — comme la psychanalyse le suggère — des petits monstres d'égoïsme : ce sont les adultes qui, eux, se conduisent bien trop souvent de façon monstrueuse, malsaine et hypocrite. Selon elle, l'éducation se ramène fréquemment à l'apprentissage de l'hypocrisie et de la méchanceté qui caractérisent le monde des adultes. Elle écrit : "Le journal montre comment se produit ce processus. On y trouve cette rare merveille qu'est un enfant vrai et sincère, qui s'exprime sans détour, qui raconte, informe, témoigne". Le Journal est "un cadeau d'une rare valeur (...) dans lequel un enfant authentique témoigne de la vérité" : ainsi Alice Miller conclut une préface d'une naïveté à couper le souffle. Ce n'est qu'à la fin du livre, dans une nouvelle postface, qu'il est fait mention des controverses sur l'authenticité du Journal. Dans la préface, on peut lire que l'ouvrage avait disparu des librairies allemandes en 1927, mais la véritable explication n'est pas fournie. Une raison est toutefois suggérée : l'auteur écrit que le journal a été "interdit en Angleterre parce qu'il constituait un danger pour les bonnes moeurs". Ce dernier fait est inventé de toutes pièces ! En Angleterre, l'ouvrage a survécu à toutes les controverses. Une deuxième édition y a vu le jour en 1936 et une troisième en 1952, disponible jusque dans les années 70. Sur la quatrième couverture de cette troisième édition, on peut lire, en caractères gras : "L'ouvrage n'est pas un roman, mais bien ce qu'il prétend être : un journal non retravaillé et non expurgé". Dans cette édition, on ne trouve pas le nom de Hug-Hellmuth, ni une évocation des doutes concernant l'authenticité du Journal. Elle a paru dans une collection où se trouvent des ouvrages de Freud et d'autres psychanalystes. Manifestement, dans le monde psychanalytique, Hug-Hellmuth n'était pas la seule qui, pour la bonne cause, n'hésitait pas à tromper sciemment le public.
Et Sigmund Freud? Quel a été son rôle dans tout cela? Laissons-lui le bénéfice du doute et admettons que c'est de bonne foi que le contenu d'une de ses lettres s'est retrouvé dans la préface de l'ouvrage. Ce n'était pas la première fois que le Dr. Hug-Hellmuth publiait du matériel qui cadrait parfaitement avec ses théories. Prenez la théorie de Freud sur le rêve et la censure du rêve. Selon Freud, les rêves sont des accomplissements de désirs inconscients. Ces désirs sont fortement déformés par la censure intérieure. Freud compare la censure, qui opère dans le rêve, à celle qui s'exerce dans les journaux et qui fait que des passages sont caviardés à l'encre noire. Il écrit que le Dr. Hug-Hellmuth a publié, dans l'Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, un rêve qui justifie mieux qu'aucun autre son expression "censure du rêve". Pour une fois, il ne s'agit pas d'un rêve du neveu Rolf, mais de celui d'une femme de 50 ans ! 1 Cette femme a rêvé qu'elle allait à l'hôpital militaire proposer ses "services". De la façon dont elle prononce le mot "services", on peut comprendre qu'il s'agit du "service d'amour". Elle arrive dans une pièce remplie de militaires. Elle dit à un officier : "Moi et de nombreuses autres femmes et jeunes filles de Vienne sommes prêtes, pour les soldats, hommes de troupe et officiers, sans distinction à...", mots qui sont immédiatement suivis par un murmure incompréhensible. L'officier rougit et répond : "Chère Madame, à supposer qu'on en arrive à..." et le murmure réapparaît. La femme continue en disant : "Il faut tenir compte de l'âge, de sorte qu'une vieille femme ne puisse, avec un homme beaucoup plus jeune... (murmure), ce qui serait effrayant !". Ce rêve "murmurant" continue ainsi. C'est une illustration étonnante de la théorie de "la censure du rêve". Aussi Freud cite-t-il ce rêve in extenso dans des rééditions de son ouvrage majeur L'interprétation des rêves et dans ses Leçons d'introduction à la psychanalyse. A quel point Freud a-t-il été naïf ? N'a-t-il pas eu un doute en lisant ce récit ? En 1930, lorsqu'il publia une édition revue et corrigée de L'interprétation des rêves, il n'a pas hésité à laisser le rêve du Dr. Hug-Hellmuth en bonne place.
(*) Han Israëls enseigne l'histoire de la psychologie à l'Université d'Amsterdam. Depuis une vingtaine d'années, il étudie l'histoire de la psychanalyse. Sa thèse de doctorat (1980) portait sur le cas Schreber. (On en trouve une version française aux éditions du Seuil: Schreber, père et fils, 1986, 384 p.). En 1993, Israëls a publié, en néerlandais, un ouvrage très documenté sur la naissance de la psychanalyse (Het geval Freud [Le cas Freud], Amsterdam, Bert Bakker). En 1999, les éditions Bert Bakker (Amsterdam) ont publié un recueil de 18 de ses articles sur Freud et la psychanalyse : De Weense kwakzalver. Honderd jaar Freud en de freudianen [Le charlatan de Vienne. Cent ans de Freud et les freudiens], 1999, 192 p.
(**) Hermina Hug-Hellmuth (1871-1924), née et morte à Vienne, était une psychanalyste considérée de son vivant comme une des grandes figures de l'analyse d'enfants. Dans Imago, la revue psychanalytique de Freud, elle disposait d'une rubrique intitulée "La véritable nature de l'âme de l'enfant". La plus grande partie de ses publications concerne son neveu Rolf Hug, à l'époque où celui-ci était enfant et vivait sous son toit. (Un critique a écrit que la psychologie de l'enfant du Dr. Hug-Hellmuth est en réalité la psychologie de son neveu). L'enfant devint orphelin à l'âge de 9 ans. A l'adolescence, Hug-Hellmuth jugea qu'il était devenu trop difficile pour continuer à vivre avec elle et le plaça dans une maison de redressement. A l'âge de 18 ans, Rolf s'est introduit une nuit chez Hug-Hellmuth et l'a étranglée, alors qu'elle dormait sur son divan. (A sa sortie de prison, Rolf, qui s'estimait une victime de la psychanalyse, a réclamé des dommages financiers à l'Association viennoise de psychanalyse).
1 Pour comprendre l'allusion, contenue dans cette phrase, le lecteur est renvoyé à l'encadré 2, Mme le docteur Hug-Hellmuth (N.d.T.).
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Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".
Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.
Nous estimons qu'il est pertinent, plus que jamais, de citer Antonio Gramsci :
"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".
Mais citons Karl Popper : "L'optimisme est toujours de rigueur".
Et nous-mêmes : "Restons citoyens, restons vigilants, mais, renonçons à la violence et à l'intolérance. Travaillons à sauvegarder la citoyenneté, à en améliorer le contenu et les pouvoirs, les libertés autant que les responsabilités".