(Mikkel Borch-Jacobsen).
« (…) Selon les calculs d’Ulrike May, qui a minutieusement reconstitué la biographie et le traitement de Dirsztay, son analyse en trois tranches fut au total l’une des plus longues de Freud : 1400 heures au bas mot. On ignore tout de son contenu, si ce n’est que dans une lettre adressée en juin 1920 à son « cher Baron », Freud fait allusion à « la conquête obtenue jusqu’à présent de votre masochisme ». Entendait-il par là un masochisme sexuel, comme Kurt Eissler en émet l’hypothèse dans une note déposée à la Bibliothèque du Congrès, ou bien, comme c’est plus vraisemblable, un mosochisme moral ? Quoi qu’il en soit, la « conquête » en question ne semble pas avoir beaucoup avancé Dirsztay. En juin 1920, soit quatre mois après la fin du traitement, il était à nouveau dans une clinique privée pour troubles nerveux à Mariagrün, près de Graz, d’où il demanda à Freud de le reprendre en analyse. Freud déclina et le référa à Theodor Reik, sans doute parce que celui-ci s’intérressait au masochisme et avait une sensibilité littéraire.
Là non plus, on ne sait rien de cette analyse, si ce n’est que le roman que Dirsztay fit pararaître en 1923, Der Unentrinnbare (L’Incontournable), est dédié « Au Dr Theodor Reil avec gratitude ». Le roman lui-même est une classique histoire de double, visiblement inspirée par l’artifice de Freud sur « L’inquiétante étrangeté » : le héros subit une dépersonnalisation, et retrouve son « soi » sous la forme d’un autre personnage, l’Incontournable, jusqu’au moment où celui-ci se suicide et l’entraîne dans sa mort. Schnizler, qui écrit dans son journal que Dirsztay essayait ainsi de se « libérer » « d’un « double moi » datant de vingt ans », jugeait le roman « snob » et « faiblard ».
Dirsztay n’avait plus d’argent, car le fin de l’Empire austro-hongrois avait entraîné la ruine de sa famille. En 1924, il épousa Klara Unreich, une ex-danseuse âgée de trente-cinq ans. (Auparavant, il avait eu une liaison avec la journaliste de monde Ea von Allesch, ce qui avait provoqué la jalousie de l’amant de celle-ci Hermann Broch.) Celui que son compagnon de psychanalyse Sergius Pankejeff appelait le « baron juif » n’était plus que l’ombre de lui-même : « Il était très gros quand je l’ai vu dans le cabinet de consultation (de Freud), il était habillé avec élégance et paraissait normal. Mais ensuite, après la guerre, il avait terriblement mauvaise mine ; et il était avec une femme impossible. On voyait qu’il était dans un complet état de délabrement, que pour une raison ou une autre il n’avait pas guéri » (Pankejeff, entretiens avec Karin Obholzer).
En 1925, Dirsztay adressa une longue lettre à Kraus dans laquelle il confiait que chaque soir il avait marché en long et en large devant sa maison, car il avait un « terrible secret » à lui révéler : « Ce que j’ai à dire et à rapporter est, cependant, si monstrueux, si différent de tout ce qui a jamais eu lieu qu’il m’est infiniment difficile de le porter à la lumière. (…) pendant de longues années j’ai été complètement perdu, mort, sans donner le moindre signe de vie à qui que ce soit – relations ou amis. Personne ne sait – pas un âme ne se doute de – ce qui s’est passé ici et il fallait que je reste silencieux – plus mort que les morts dans la tombe. » Ce qui l’avait maintenu en vie, c’était le désir « de porter à la connaissance des gens l’incompréhensible qui a eu lieu ici et de les sommer pour qu’ils réparent le crime qui année après année a été publiquement commis contre moi, chaque jour et chaque heure. Et maintenant j’ai prononcé le mot : il s’agit d’un crime – un infâme meurtre d’âme qu’on a laissé se perpétrer impunément à mon égard au vu et au su de tout le monde, année après année. – J’ai été ensorcelé, mon âme était si entravée et aveuglée que c’est seulement il y a un an que l’effrayant éclaircissement m’est arrivé et cela ne fait que si peu de temps que j’ai compris ce qui est arrivé là ! (…) A présent, il semble que ma force est à sa fin – je ne peux plus rester silencieux – ne veux plus rester enterré – je ne veux pas déterminer quand le jour viendra où je vous parlerai comme au Premier Homme – mais je sens qu’il n’est plus lointain ! ».
Il faudra toutefois attendre encore six ans pour que Dirsztay révèle enfin la nature exacte du « meurtre d’âme » dont il avait été victime (« meurtre d’âme » était un terme du délire du président Schreber, que Dirsztay connaissait forcément par l’article que Freud lui avait consacré). En 1931, Dirsztay adressa une lettre à l’avocat de Karl Kraus, le Dr Oskar Samek, pour se justifier d’avoir vendu des manuscrits que lui avait offerts Kraus (il avait aussi vendu un manuscrit de Richard Strauss et une lettre de Freud, ce qui occasionna un billet moqueur de Kraus dans lequel il félicitait sans le nommer Dirsztay de s’être protégé de la psychanalyse en vendant « l’ordonnance » de Freud). Dirsztay expliquait son geste par le fait qu’il était malade, vivait dans la misère et devait aussi « prendre soin d’une autre personne ». Il ne lui restait plus désormais qu’à végéter « jusqu’à ce que je sois libéré de cette vie, auquel cas – ainsi qu’il faut que vous le sachiez – j’ai préparé pour Karl Kraus lui-même (sous forme de legs) l’explication exacte de ma tragédie (détruit par l’analyse) ainsi que la déclaration de mon émerveillement et amour (depuis les quinze dernière années environ) – une admiration que j’ai décrite dans ce document comme le seul gain de cette vie, la mienne, qui a été détruite par un charlatan. (Mon cas est clairement décrit dans ce document.) »
Le document en question n’a pas survécu, de sorte qu’on en est réduit aux hypothèses au sujet de l’identité du « charlatan » responsable de l’innommable « meurtre d’âme » subi par Dirsztay. Etait-ce Theodor Reik, qui avait en effet été accusé de charlatanisme en 1924 et à qui l’on avait interdit d’exercer en février 1925, deux mois avant la lettre à Kraus dans laquelle Dirsztay évoquait son récent « éclaircissement » ? Ou Freud lui-même ? Ou bien les deux ? Le fait que Dirsztay parle de « l’analyse » et d’un crime perpétré « année après année » et « chaque jour » semble indiquer plutôt qu’il incriminait le processus analytique comme tel, qui l’avait coupé du reste du monde et notamment de Kraus.
Le 6 décembre 1935, le baron Viktor von Dirsztay a décidé d’en finir. Sa femme, qui avait fait plusieurs séjours en institution au cours des années, venait tout juste de rentrer de l’hôpital psychiatrique Steinhof. Ils ouvrirent le gaz. Une note laissée sur la table de la cuisine disait : « Par consentement ». Les journaux se firent largement l’écho du décès de ce personnage bien viennois, amoureux de musique et de psychanalyse. Le Riechspost tira : « Fin tragique d’un disciple de Freud ». Kraus se tut, pour une fois. »
(In : Mikkel BORCH-JACOBSEN, « Les patients de Freud. Destins », éditions Sciences humaines, Paris, 2011, pages : 129 – 131).
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Faire des "commentaires" ?... Bof, il n'y a que les gens qui ne savent pas lire, ou qui sont aveugles qui ne pourront pas comprendre, en lisant ce texte de Borch-Jacobsen ce que cela vaut la psychanalyse, et quels peuvent en être les effets....
Malheureusement, un cas comme celui-ci, n'est que l'arbre qui cache la forêt, car dans toute l'histoire de la psychanalyse, il y en eu de bien pires et de plus lamentables encore.
Mais bon, notre pays est encore sous le joug idéologique de la psychanalyse, et présente cette horreur comme d'une prétendue "utilité publique" à qui veut encore l'entendre.

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Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".
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