« Neurotica »
(C'est nous qui soulignons et mettons en surbrillance).
« Pourquoi, (…), Freud a-t-il abandonné la théorie de la séduction ? D’innombrables explications ont été données de ce mystérieux épisode, mais une chose au moins est sûre : Freud n’a pas changé d’avis faute de confirmations cliniques de ses théories. Celles-ci ne manquaient pas et il n’est tout simplement pas vrai que Freud « n’entendait pas suffisamment d’histoires de séduction de la bouche de ses patients, et que les histoires qu’il entendait ne correspondaient pas au modèle requis par la théorie ». Les raisons qu’il avance dans sa lettre du 21 septembre 1897 pour abandonner sa théorie sont seulement des raisons, elles-mêmes spéculatives, de douter de la fiabilité des soi-disant « confirmations » qu’il a obtenues jusque-là – soit, dans le désordre : l’absence de « scènes » infantiles dans les psychoses, où pourtant elles devraient faire surface spontanément du fait de l’absence de défense ; l’absence totale de résultats thérapeutiques concluants (alors que Freud s’était publiquement vanté du contraire !) ; l’impossibilité de distinguer entre « la vérité et la fiction investie d’affect » ; enfin, l’invraisemblance statistique de l’étiologie paternelle. Or, toutes ces raisons de douter de sa théorie étaient à la disposition de Freud auparavant. Si donc il décide de les prendre au sérieux maintenant, c’est vraisemblablement parce que la « machine à influencer » qu’il a mise en marche fonctionne trop bien, si bien qu’il ne peut plus croire lui-même aux récits qu’il extorque à ses patients. Comme il l’écrira en 1914 : « Cette étiologie se brisa contre sa propre invraisemblance. »
Or, il faut bien voir que tout cela ne pouvait manquer de faire réfléchir Freud sur la façon dont il avait obtenu ces pseudo-souvenirs d’abus sexuel. Si les scènes n’étaient pas réelles, d’où venaient-elles alors ? Freud dira plus tard (bien plus tard) : des fantasmes oedipiens de ses patientes (on notera le féminin, comme si Freud n’avait pas eu aussi des patients masculins !). Mais à l’époque, il n’avait pas encore trouvé cette commode échappatoire, de sorte que la réponse ne pouvait être que celle-ci : les « scènes » venaient de lui – ce que ses collègues, précisément, n’avaient cessé de lui objecter.
Que ce soit bien ce que Freud pensait lui-même, c’est ce qu’indique un passage de la lettre où, après avoir admis l’échec de ses traitements, il évoque « la possibilité de m’expliquer les succès partiels autrement, de la façon habituelle (auf die gewöhnliche Art) ». Dans le contexte de l’époque, cela est une très claire allusion à l’élimination des symptômes par suggestion et/ou autosuggestion : Freud admet ici que son fameux traitement « psychanalytique » n’est finalement rien d’autre qu’une « psychothérapie suggestive » à la Bernheim. Vingt-huit ans plus tard, dans la Selbsdarstellung, Freud sera encore plus explicite : « Sous la pression (unter dem Drängen) de mon procédé technique d’alors, la plupart de mes patients reproduisent des scènes de leur enfance, scènes dont la substance était la séduction par un adulte. » Ainsi donc, ce n’était pas l’inconscient oedipien des patients qui avait forgé ces récits aberrants, mais bien la Druckprozedur du Dr Freud.
Il est vrai que cet aveu est suivi, dans la Selbstdarstellung, de l’habituelle dénégation : « Encore aujourd’hui (auch heute), je ne crois pas avoir imposé, « suggéré » à mes patients ces fantasmes de séduction. » Mais cette dénégation doit être révélée à la fin pour ce qu’elle est : un gros mensonge, le proton pseudos de la psychanalyse. Elle est en effet clairement démentie par une lettre adressée par Freud à Max Eitington en août 1933, peu de temps après la mort de Sándor Ferenczi. Dans cette lettre, que Jeffrey Masson a exhumé des Archives Jones où elle avait été soigneusement soustraite à la curiosité du public, Freud fustige les innovations techniques proposées par Ferenczi à la fin de sa vie, en les rapprochant explicitement de sa propre théorie de la séduction :
Son matériel (clinique) est ce que les patients lui racontent quand il arrive à les mettre dans ce qu’il appelle lui-même un état semblable à l’hypnose. Il prend alors ce qu’il entend pour des révélations, mais ce que l’on obtient en réalité, ce sont des fantasmes des patients à propos de leur enfance, et non la vraie histoire. J’ai fait ma première grande erreur étiologique exactement de la même façon. Les patients lui suggèrent quelque chose et il leur renvoie à son tour.
Freud savait donc fort bien à quoi s’en tenir : les scènes de séduction avaient été le résultat direct des aspects hypnotico-suggestifs de sa méthode psychanalytique et de la véritable « folie à plusieurs » qu’elle avait déclenchée entre lui et ses patients. Le problème, c’est qu’il ne l’a jamais admis publiquement, ni sur le moment ni après. Masson prétend que, « la lettre (du 21 septembre 1897) symbolise le commencement d’une réconciliation interne avec ses collègues ». Faux : Freud a au contraire soigneusement caché à ses collègues qu’il avait renoncé à sa théorie, au point que Löwenfeld – le « stupide » Löwenfeld - pouvait se demander en 1904 « jusqu’à quel point il (Freud) s’en tient encore au point de vue qu’il défendait en 1896 ». Dans les Trois Essais sur la théorie de la sexualité de 1905, se référant à la réalité des scènes de séduction, Freud écrit encore, « (…) je ne peux pas admettre avoir exagéré, dans mon article publié en 1896 « Sur l’étiologie de l’hystérie », la fréquence ou l’importance de ces cas de séduction. » Et un an plus tard, dans « Mes vues sur le rôle de la sexualité dans l’étiologie des névroses » : « Je surestimais la fréquence de ces incidents (par ailleurs indubitables) (…). » Comme l’a montré Jean Schimek, ce n’est qu’à partir de 1914 que Freud commence à admettre publiquement le caractère fantasmatique de ces « scènes » et il faudra encore attendre 1925 pour qu’il fasse état des accusations de ses patient(e)s contre le père – et 1932 pour qu’il sorte de son chapeau la mère « séductrice » (qui elle, pour le coup, n’apparaissait nulle part dans les lettres à Fliess).
« Je n’irai pas le dire dans Dan, ni n’en parlerai à Ascalon, dans le pays des Philistins » : Freud n’a jamais admis la raison réelle de son abandon de la théorie de la séduction, car c’eût été avouer non seulement l’échec, mais les dangers de sa méthode « psychanalytique ». Au contraire, il a continué à soutenir publiquement sa théorie de la séduction et même, pendant un certain temps, à l’appliquer dans sa pratique, tout en cherchant un moyen de se sortir du mauvais pas où il s’était mis. On connaît la suite, c’est la naissance de la « psychanalyse proprement dite ». Dans les semaines qui suivent, Freud découvre brusquement dans son autoanalyse qu’il a été amoureux de sa mère et jaloux de son père et en conclut aussitôt, sur la base d’une analyse d’Œdipe roi de Sophocle, qu’il s’agit là « d’un événement universel de la prime enfance. (…) Chaque auditeur fut un jour en germe et en imagination un tel Œdipe ». S’agit-il là, comme on le dit ordinairement, de la fulgurante « découverte » de l’Œdipe ? En aucune façon : l’universalité de l’Œdipe est affirmée de façon parfaitement arbitraire, en dehors de tout matériel clinique (si ce n’est celui, particulièrement suspect, fourni par la prétendue, « autoanalyse »), afin de trouver une explication ad hoc aux constants récits de séduction paternelle des patients. La même chose vaut pour l’idée fliessienne de sexualité infantile, vers laquelle Freud s’oriente progressivement dans les mois qui suivent : si l’enfant freudien est un « pervers polymorphe », c’est parce qu’il faut bien trouver une explication aux torrides récits (…) des patients, et non pas du tout parce que Freud aurait empiriquement constaté ce fait sur des enfants.
Que les choses soient claires : L’Œdipe, la sexualité infantile, le fantasme-de-désir, toutes ces soi-disant « découvertes » de Freud sont des constructions arbitraires destinées à rendre compte des récits d’inceste et de perversion de ses patients tout en innocentant la méthode qui les avait suscités. Freud n’a en vérité jamais abandonné la théorie de la séduction ni l’hypnose, ni la suggestion. Il les a simplement déniées, en attribuant les récits de ses patients à leurs désirs inconscients et les éléments hypnotico-suggestifs de la cure analytique à leur « amour de transfert ». Masson et les théoriciens du child abuse nous disent que Freud a dissimulé, covered up, les immondes agissements des pères pédophiles. Faux : il a dissimulé la suggestion qui lui avait permis d’obtenir ces récits, en léguant au monde ébahi un inconscient oedipien. L’Œdipe est un mythe hypnotique surajouté au mythe non moins hypnotique de la « séduction infantile », et rien ne sert d’opposer un mythe à l’autre, car ils sont étroitement solidaires. Nous sommes tous obsédés par l’inceste, mais savons-nous que c’est parce que nous vivons dans un monde structuré par le pacte hypnotique du docteur Freud et de ses patients ? »
(In : Mikkel BORCH-JACOBSEN. « Folies à plusieurs ». Editions Les empêcheurs de penser en rond / Le Seuil, Paris, mars 2002, pages : 98 – 103).
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Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".
Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.
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"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".
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