Quelques extraits de cet excellent ouvrage :
P. 19 :
La « névrose »
Aucun des symptômes de ce que l’on appelait naguère « névrose » n’est accessible à la cure psychanalytique : ni les phobies, ni les obsessions ou les compulsions, et certainement pas les crises d’angoisse que l’on désigne de nos jours par « attaques de panique ». Malgré le discours ambiant, les malheureux malades atteints de tels symptômes finissent en règle générale par recourir soit aux anxiolytiques, soit aux antidépresseurs, soit aux TCC et en obtiennent souvent un soulagement, quelquefois une guérison. Si les choses se déroulent ainsi ; si, malgré les théorisations psychologiques qui ont diffusé dans le corps social, la réalité de la psychopathologie a intégré l’arsenal des ressources existantes, c’est tout simplement du fait que les cliniciens ne peuvent interdire l’accès à des soins efficaces au prétexte qu’ils ne partagent pas l’idéologie de certaines formes de thérapie. C’est à la fois une question de déontologie et de responsabilité professionnelle.
P. 21 :
La question de la validation :
« On parle sans cesse d’évaluation des psychothérapies – et il est incontestable qu’elles doivent être évaluées ! Parce que nous vivons dans un monde partagé ; parce que les dépenses consenties au bénéfice de ces traitements, et notamment lorsqu’il s’agit de dépenses publiques, doivent être contrôlées ; parce que les personnes à qui nous confions notre âme doivent être surveillées. Mais nous nous voyons proposer deux termes d’une alternative tout aussi inacceptables : soit une évaluation des psychothérapies où presque tout ce qui les caractérise en propre a disparu, soit une philosophie du flou, un anarchisme éthique dont on sait qu’il renforcera le règne de sectes et de gourous. Or, les personnes qui évaluent le mieux les progrès d’une thérapie sont les proches du patient : son conjoint, ses enfants, ses collègues de travail, ses compagnons de jeu ou de café. C’est une question de bon sens : le regard de l’expert est trop éloigné, il n’aura jamais le temps de son expertise ; celui du patient sur lui-même, utile, mais trop proche. Dans les mondes communautaires, dans les villages, les groupes constitués, ce sont toujours les proches qui ont surveillé les thérapeutes, qui ont fait et défait leur réputation. Comment se fait-il qu’ils n’aient jamais été sollicités par les évaluateurs, alors même qu’ils sont les premiers à clamer leur avis sur les traitements – un avis réputé malveillant, destructeur…
L’ethnopsychiatrie que nous pratiquons au centre Georges Devereux a toujours inclus le monde des patients tel qu’il est. Nous invitons le patient à sa séance avec les personnes de son choix – qui un conjoint, un parent, qui un voisin, celui que lui-même perçoit comme expert… Nous voulons une psychologie qui ne disqualifie pas ceux qui s’adressent à elle. Nous nous sommes révoltés naguère en refusant d’identifier pratique de la psychothérapie et lutte contre les communautés. Nous nous sommes élevés contre la critique des savoirs populaires. A la suite de Foucault, nous avons dénoncé ces pratiques des « psy » se constituant en minorité de clercs omniscients, en commandos de contrôle de la conformité mentale… Nous refusons cette psychothérapie de l’anathème et du sarcasme, du cynisme et de l’ironie qui use de la peur du ridicule pour investir les espaces privés, pour « surveiller », pour « contrôler » les intérieurs… »
Commentaires :
Certes, il est nécessaire, dans une société démocratique, que les usagers de psychothérapies ou de toute autre forme de « services » jugés d’utilité publique, soient le mieux informés possible sur les forces et les faiblesses, sur les bénéfices ou les dangers de « l’offre de santé mentale ». De ce fait, il est difficile d’oublier la lamentable réaction des psychanalystes suite à la publication du rapport de l’INSERM sur l’évaluation des psychothérapies. Ce rapport mettait en relief la très faible efficacité des thérapies d’orientation psychodynamique, sinon leur efficacité nulle, ce qui ne manqua pas, on s’en souvient, de provoquer une levée de boucliers de la part de la gent psychanalytique. Ce fut un véritable tollé national. Mais le tollé de la honte.
Par contre, nous sommes tout à fait opposés à cette idée que ce soit le tout venant qui puisse apprécier la santé mentale d’une personne, ou même d’un proche. Quoique cela dépend des conditions dans lesquelles seraient réalisées ces appréciations, c’est-à-dire de leur encadrement. Rien de pire que de vivre dans un monde où toute personne vous surveille sans arrêt du coin de l’œil pour voir si « tout va bien chez vous ». Mais, en réalité, avec l’infiltration généralisée dans notre vie de tous les jours des dogmes de la psychanalyse dont se réjouissent les freudiens, la France est sans doute le pays du monde, où les citoyens ont le plus tendance à se surveiller et s’apprécier les uns les autres de cette façon-là. Voilà ce qui est redoutable.
Mais les psys sont partout. Ils sont beaucoup trop présents dans nos vies. Fouiller sans arrêt dans l’intimité des autres, « chercher à savoir », « chercher à comprendre », justifier l’empathie pour "s’autoriser de soi-même" en « psy de boulevard », tout cela ne représente rien de bon. Car cela implique un usage anormal, inutile, et nocif de la psychologie. Les jugements, trop de jugements, d’interprétations, d’évaluations sauvages, trop de mots, ne fait qu’enfler la raison de manière … irrationnelle. Tout n’est plus que jeu de mots, et processus d’influence et de manipulation, uniquement à partir de jugements, d’interprétations, qui à force de vouloir croire que mettre du verbe, « s’est aussi mettre du sens », ne se rendent plus compte que l’on ne traite de rien d’autre que des mots creux que l’on vient de prononcer, et plus de la personne qu’il vaut mieux laisser en paix.
La raison, selon son usage le plus normal, n’est pas un jeu. Ce n’est pas non plus un fin en elle-même. Les mots, le verbe, et même le sens de certaines choses n’est pas la fin. Ce qui est la fin, c’est le bonheur de l’individu. Vouloir le maintenir sous une emprise de mots à des fins psychologiques, et lui faire admettre que « ces mots-là » sont « bons pour lui », c’est faire passer l’importance des mots avant la personne, si l’on va trop loin.
La volonté de savoir doit avoir ces limites. Il y a d’abord des limites qu’impose la part nécessaire d’indéterminisme liée à chaque individu : sa part d’inconnaissable, son droit au non-sens et au hasard intérieur. S’obstiner dans des rationalisations dans le seul but de toucher à cette partie de l’individu, c’est franchir une limite. Ce qui devient insupportable c’est cette motivation de fond chez beaucoup trop de psys. Il s’agit d’une motivation paternaliste et donc infantilisante pour l’individu.
(Philippe PIGNARRE : "Comment se débarrasser du psychanalyste en nous ?. Deleuze, Guattari et la psychanalyse").
La schizo-analyse.
« La proposition de Deuleuze et Guattari qui revient en permanence, c'est « cesser d'interpréter », s'est passer de « qu'est-ce que ça veut dire ? » à « comment ça marche ? », « quelles sont tes machines désirantes ? », « qu'est-ce que ça produit ? ». Il disait encore : « interpréter, c'est notre manière moderne de croire, et d'être pieux. » L'arme de l'interprétation a permis à la psychanalyse de se sortir à bon compte de tous les mauvais pas où elle s'est mise ; ainsi elle interpréta les résistances à la psychanalyse, et même l'absence manifeste d'Oedipe sera interprétée comme une « privation, un manque ». Mais n'est-ce pas là, disent Deleuze et Guattari, « une vieille opération métaphysique » ?
« C'est pourquoi, lorsque l'on considère des cas pathologiques et des processus de cure dans des sociétés primitives, il nous paraît tout à fait insuffisant de les comparer au processus psychanalytique en les rapportant à des critères qui restent empruntés à celui-ci : par exemple un complexe familial, même différent du nôtre, ou des contenus culturels, même référé un inconscient ethnique - comme on le voit dans les parallélismes tentés entre la cure psychanalytique et la cure chamanique (Deleuze, Lévi-Strauss). (…) C'est de ce point de vue qu'il faut considérer beaucoup de cure primitive (ils reprennent un cas de traitement chez les Ndembu rapporté par Victor Turner) ; ce sont des schizo-analyses en actes. » Il n'y a plus de métapsychologie triomphante, en position de surplomb, plus de privilèges pour la psychanalyse, remise au rang d’une ethnopsychologie parmi d'autres. Vingt ans après, c'est cela que l'ethnopsychiatrie essaiera de mettre en acte en inventant un nouveau dispositif technique qui intégrera, comme l'avait fait Deleuze et Guattari y une critique de Devereux.
La schizo-analyse n'est pas une nouvelle manière de prendre en charge les patients, n'est pas une proposition métapsychologie qui, réussissant là où Freud a échoué, c'est beaucoup plus une nouvelle manière de faire de la politique et, entre autres, une nouvelle politique thérapeutique. Ce qui ne veut pas dire que l'on va pouvoir continuer à faire de la psychanalyse, ici, comme si de rien n'était. On aura appris quelque chose de nouveau, grâce à la schizo-analyse, que l'on pourrait résumer avec cette citation : « Jung remarque le psychanalyste dans le transfert apparaissait souvent comme un diable, un Dieu, sorcier. »
Dès que l'on quitte le théâtre de l'inconscient, pour l'usine, la famille a fui de tous les côtés : « il y a toujours une tante qui est partie avec un militaire. » Une grand-mère sorcière initie sa petite-fille à manger ses frères et soeurs, ajoutera Tobie Nathan. Le schizo-analyste n'interprétera pas, c'est un mécanicien. Il y aura toujours plus de choses nouvelles, surprenante, dans les usines que dans les théâtres. « Freud ne supportait pas une simple plaisanterie de Jung, disant qu'Oedipe ne devait pas avoir d'existence bien réelle puisque même le sauvage préfère une femme jeune et jolie à sa mère ou à sa grand-mère. » Il a lancé les psychanalystes, comme des missionnaires, à la conquête du monde, pour prouver que l'Oedipe se retrouve partout. Et ils le trouveront bien sûr : « alors oui un cadre oedipien s'esquisse pour les sauvages dépossédés. Oedipe de bidonvilles. (…) Oedipe, c'est quelque chose comme l'euthanasie dans l'ethnocide. »
Une psychiatre matérialiste se pourrait donc donner naissance à une psychiatrique politique, défaisant la conjonction entre démocratie et moralisme. Les psychanalystes ont bien vu qu'il y avait quelque chose de profondément amoral dans cette biologie, et les systèmes de classification de troubles mentaux comme le DSM. Ils se sont faits les défenseurs d’un humanisme qui aurait sans doute surpris Freud. Le seul prenait en compte la souffrance du patient dans son irréductibilité subjective sa dette indéfinie, riraient Deleuze et Guattari. Et cela fait rire les patients, comme un écho. Eux n'ont pas vu des ennemis dans la psychiatrie biologique et dans les classifications. Ils les ont investis sur un mode « schizophrénique », aurait pu dire Deleuze Guattari (« on écoutera aucune de vos prétentions mais on vous demandera seulement : que savez-vous faire ? ») Et ils les ont redéfinies, à la surprise générale et en particulier à la surprise de leurs initiateurs. L'aspect négatif de la psychiatrie biologique, c'est qu'elle a pris la place de ce qu'aurait pu être une psychiatrie pharmacologique, empirique, tissée à partir des connaissances des praticiens et des patients ; mais son aspect positif, c'est d'avoir rendu possible une déculpabilisation des patients. De la même manière, les classifications, c'est ce qui permet déjà aux patients de s'organiser et pourrait, dans le futur, si les associations de patients ne sont pas abandonnées à l'influence de l'industrie pharmaceutique, de mettre les thérapeutes sous observation collective.
Comment hériter de l’Anti-Œdipe, quand on est éditeur ? Comme tel j'ai été traversé par l'oeuvre de Deleuze et Guattari. Cela aiguise mes recherches pour rééditer les auteurs disparus trouver, susciter des auteurs vivants, les aider à avoir l'énergie d'écrire, à fabriquer des machines d'écriture qui échappe au formatage ethnique de plus en plus dévastateur. Les éditeurs sont peut-être une espèce en voie de disparition, comme d'ailleurs les auteurs, et aussi les scientifiques - je ne résiste pas au plaisir de faire cette digression alors que j'ai édité en février 2006 un ouvrage d'Isabelle Stengers intitulé la Vierge et le neutrino qui aborde les pratiques scientifiques comme « survivantes » : la machine capitaliste peut sans doute « laisser des savants, des mathématiciens, par exemple, schizophrénizer et dans leur coin et faire passer des flux de code socialement décodés que ces savants organisent dans des axiomatiques de recherche dite fondamentale. Mais la véritable axiomatique n'est pas là - les savants on les laisse tranquille jusqu'à un certain point, on les laisse faire leur axiomatique à eux ; mais vient le moment des choses sérieuses… La véritable axiomatique et celle de la machine sociale elle-même, qui se substitue aux anciens codages, et qui organise tous les flux décodés, y compris les codes de flux scientifiques et techniques, au profit du système capitaliste et au service de ses fins. »
Il est possible que les éditeurs fassent parti des survivants. Deleuze et Guattari écrivent : l'écriture n'a jamais été la chose du capitalisme. Le capitalisme est profondément analphabète. La mort de l'écriture, c'est comme la mort de Dieu ou du père, il y a longtemps que c’est fait, bien que l'événement mette longtemps à nous parvenir, et que survive en nous le souvenir de signes disparus avec lesquels nous écrivons toujours.
L’Anti-Oedipe n'a rien perdu de sa puissance, pour éviter le ressentiment, le triste « c'était mieux avant ». Nous écrivons toujours, mais aux aguets, sans nostalgie pour l'époque des maîtres à penser. »
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Psychanalystes, dehors ! Et, pour vivre heureux, vivons cachés.
Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".
Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.
Nous estimons qu'il est pertinent, plus que jamais, de citer Antonio Gramsci :
"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".
Mais citons Karl Popper : "L'optimisme est toujours de rigueur".
Et nous-mêmes : "Restons citoyens, restons vigilants, mais, renonçons à la violence et à l'intolérance. Travaillons à sauvegarder la citoyenneté, à en améliorer le contenu et les pouvoirs, les libertés autant que les responsabilités".