"André Breton (1952 : 95s) raconte comment un usage immodéré de l’écriture automatique provoquait chez lui « des dispositions hallucinatoires inquiétantes ». Vers 1920, lors d’une réunion surréaliste où était mise en œuvre la technique du « sommeil hypnotique », dix des quelques trente participants tombèrent dans un état somnambulique et, vers deux heures du matin, Breton les découvrit dans une antichambre obscure, « où, comme d’un commun accord et bien munis de la corde nécessaire, ils essayèrent de se pendre aux portemantaux ». Cet incident interrompit pour un temps les activités du mouvement surréaliste…
La technique des associations libres est proche de celles de l’écriture automatique et du sommeil hypnotique. L’usage immodéré de la première conduit facilement aux désagréments reconnus par Breton aux deux autres. Appliqué avec rigueur, le procédé des associations freudiennes devient vite affolant. Il désagrège, il pulvérise la vie psychique. Certains analystes sont prêts à reconnaître ce fait. Ainsi F. Roustang avoue : il y a « proximité entre délire, théorisation et liquidation du transfert. La fin de l’analyse, c’est tout de même de pouvoir délirer en paix sans l’ennui d’une oreille inquiétante. Il y a d’ailleurs des analyses qui se terminent comme ça : on devient fou, on se défait, on se désarticule, on dés-est » (p. 80).
D. Frischer, dans le chapitre de son ouvrage intitulé « Les écorchés vifs », fournit de nombreuses illustrations de cette invitation au délire. Afin de ne pas abuser des citations, je me limite ici à un seul de ses exemples, les déclarations d’un analysé nommé Alain :
« Dans les six premiers mois, j’ai senti un mieux fantastique, et puis après ça, ça s’est dégradé. Ce mieux, au début, on n’en comprend pas les causes, on ne les perçoit qu’après. Il s’est manifesté parce que j’étais sincèrement heureux d’être en analyse, ça me remplissait, c’était terrible. J’avais le sentiment d’en boire par tous les pores de la peau. Je n’étais plus emmuré et c’était un niveau de bonheur extraordinaire. Après c’est devenu terrible parce que j’ai commencé à vider le potentiel de haine que j’avais accumulé sur certaines personnes… ça m’a d’abord soulagé, et puis j’ai été pris de panique. Tout était perturbé, je ne distinguais plus entre le jour et la nuit, les sexes se chambardaient, je ne fichais plus rien… J’ai maigri, je m’étais fait pousser la barbe, les cheveux, je raisais les murs, je ne pouvais plus dormir seul, je buvais, je prenais du Valium » (p. 207s).
À travers pareils témoignages, on a le sentiment que la psychanalyse réintroduit, dans la psychiatrie moderne, la saignée de la médecine moyenâgeuse…
Le désarroi du patient s’explique non seulement par la « règle fondamentale » des associations, mais encore par la rhétorique infernale des interprétations. Toutes les demandes explicites du genre « comment faire pour arrêter de boire… pour ne plus avoir peur de parler en public… (…) » sont dénoncées comme autant de « symptômes » d’un « ailleurs », de fausses demandes qui cachent « tout autre chose ». Chaque remise en question de l’analyste (de ses interprétations ou de ses honoraires) est décryptée comme une résistance, un transfert négatif, une attaque de l’imago paternelle, une fixation sadique-anale. Dès que l’analysé pose une question précise, l’analyste le renvoie à lui-même par des répliques du genre : « Qu’est-ce que vous en pensez vous-même » ? ou « Pourquoi pensez-vous que vous posez cette question ? »…. Le patient est plongé dans un univers kafkaïen dont l’analyste tire (silencieusement) les ficelles. Tout devient « significatif », interprétable, suspect… mais les règles du jeu restent dans les mains du sphinx installé dans un fauteuil, bien à l’abri du regard de l’intéressé. Grâce à la doctrine de l’Inconscient, l’analyste peut dire n’importe quoi : il a toujours raison.
D. Anzieu déclare que tout patient, même s’il n’est pas légèrement névrosé, retrouve toujours à un moment ou un autre de sa cure, « les angoisses du noya psychotique » (1957b : 137), fait que D. Anzieu justifie en affirmant : « la psychanalyse est un exercice de régression ». L’erreur du célèbre psychanalyste de Nanterre est de croire que tout homme contient, tel un ballon captif, un noyau psychotique que la cure libère. (Si l’on accepte ce genre d’hypothèse, il faut, parallèlement, supposer que la personne, qui devient joyeuse au cours d’une réunion ou d’une séance de psychothérapie, « libère » un noyau de joie, etc.)
En fait, la situation analytique, à l’instar d’autres situations qui provoquent la détresse, suscite des réactions psychotiques, tantôt bénignes, tantôt catastrophiques. C’est ce qu’avait déjà observé le psychiatre suisse Max Kesserling, qui déclarait en 1912 que le traitement psychanalytique transforme des névrosés en psychotiques (cit. in Ellenberger, p. 669).
L’effet dubitatif de la cure analytique est d’autant plus sévère que l’analyste suit à la lettre la recommandation de Freud de garder la froideur des sentiments (Gefülskälte, VIII 381) : « Je ne saurais trop instamment recommander à mes collègues de prendre comme modèle, au cours du traitement analytique, le chirurgien qui met à l’écart tous ses affects et même sa sympathie humaine, et n’assigne à ses forces spirituelles qu’un seul but : mener son opération aussi habilement que possible » (VIII 380)… « La cure analytique doit autant que possible, s’effectuer dans un état de privation, d’abstinence (…) Aussi cruel que cela semble, nous devons veiller à ce que les souffrances du malade ne s’atténuent pas prématurément de façon marquée » (XII 187s).
(In : Jacques VAN RILLAER, « Les illusions de la psychanalyse », éditions Pierre Mardaga, Bruxelles, 1980, pages : 370 – 372).
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Psychanalystes, dehors ! Et, pour vivre heureux, vivons cachés.
Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".
Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.
Nous estimons qu'il est pertinent, plus que jamais, de citer Antonio Gramsci :
"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".
Mais citons Karl Popper : "L'optimisme est toujours de rigueur".
Et nous-mêmes : "Restons citoyens, restons vigilants, mais, renonçons à la violence et à l'intolérance. Travaillons à sauvegarder la citoyenneté, à en améliorer le contenu et les pouvoirs, les libertés autant que les responsabilités".