vendredi 5 décembre 2014

Jacques BÉNESTEAU. « À travers le miroir ».





« Jacques lacan est, je crois, l’un de ceux qui ont le mieux compris l’essence et l’intérêt du montage psychanalytique. L’inconscient est organisé par lui comme un langage, mais un langage qui commencerait par répudier les lois de la linguistique, puis celles de la logique, et ignorant la vie réelle. Rappelons l’acrobatie pseudo-mathématique qui l’autorise, devant son parterre émerveillé, à définir « la signification », « selon l’algèbre dont nous avons usage », dit-il, par la racine carrée de moins un!, la « signification » devenant dès lors une valeur imaginaire et proprement farfelue qu’il s’empresse d’assimiler à un organe érectile, sans doute parce que la vérité du psychanalyste est aussi élastique que ce mol accessoire anatomique.

Son fameux « stade du miroir » est également une invention locale se dispensant de toute évidence initiale, qui a résisté ensuite à toutes les démonstrations du contraire, et que l’on continue malgré tout d’enseigner dans les universités françaises comme la grande découverte. Le stade du miroir est « un fait de psychologie comparée » révélé « dans l’expérience psychanalytique » de Lacan, mais de lui seul, qui n’a jamais tenu compte de la psychologie comparée. Il est surtout une fiction narrative, et n’a pas plus de substance que le Monstre du Loch Ness. L’incantation psalmodiée lui a peut-être conféré l’existence dans la conscience des naïfs mais il n’apparaît toujours pas dans la réalité psychologique.

Il y a quelques années, une notoriété de la psychiatrie médiatique française vint de Province enseigner aux jeunes générations hospitalo-universitaires de la région toulousaine, les rapports intimes qu’entretiendraient la psychanalyse et l’éthologie. Le public ébahi s’absorba dans la révélation audiovisuelle (avec diapositive) d’une éthologie devenue source scientifique d’inspiration majeure pour la psychanalyse, qui ne l’a jamais ignorée. Puis l’orateur affirma que Jacques Lacan avait fondé sa fabrication du stade du miroir sur les travaux de Gallup.

De la salle, un auditeur informé fit remarquer qu’il aurait été très difficile à Lacan de tenir compte, en 1936, d’expériences réalisées par Gordon G. Gallup sur le chimpanzé dans les années 1970.

Au silence de l’auditoire succéda son indignation brisant la paralysie du respect aveugle dû à l’autorité de la chose sacrée, comme si, tout à coup, cet énergumène dérangeait le recueillement d’une mosquée par la promotion de la charcuterie. L’information était un inimaginable blasphème. L’orateur provençal, en habitué roué du transport de la « vérité narrative » et disposant d’un culot de cuir, ne se démonta pas : le Gallup dont se serait inspiré Lacan était, en effet, répliqua-t-il, le père de celui qui réalisera les expériences près de trente-cinq ans plus tard!

Dans un livre de Nikos Kazantzakis, le père Yannoros se voit présenter dans un monastère le crâne de Saint Kyrikos. Il s’étonne : mais enfin, dit-il au moine, je ne comprends pas, l’autre jour, on m’a montré le crâne d’un enfant et l’on m’a affirmé que c’était celui de Saint Kyrikos! Oh, répond le moine, alors ce devrait être le crâne du saint quand il était petit…

Pour autant que le père de Gordon Gallup n’ait pas été bonnement quincailler dans le Bronx, ou bien le créateur du célèbre institut de sondage, il reste que, dans notre pauvre monde réel, il est hautement improbable qu’il eût connaissance d’expériences exécutées un tiers de siècle plus tard par son fils putatif, et qu’il instruisit alors Lacan en 1936 de publications faites à partir des années 1970. Manipulation dans le fantasme, cette nouvelle invention narrative, tout simplement un bricolage mensonger d’un psychanalyste provençal, permet de sauver ce qu’il restait de la première galéjade. Gallup passa à travers le miroir après 1970, et rejoignit Jacques Lacan le lundi 3 août 1936 au congrès de Marienbad pour le conseiller utilement aux fins d’édification de la crédulité future, juste avant que celui-ci – ayant dépassé son temps de parole et naturellement interrompu par Ernest Jones, ce qui rendit Lacan furieux pendant trente ans, faisant de Jones « un petit gallois revanchard » - ne quittât l’audience pour assister aux jeux olympiques de Berlin.

« Jacques Lacan, dont il faudra un jour montrer le génie en matière d’éthologie », ignorait qu’il avait falsifiée et n’avait bien entendu psychanalysé aucun enfant à l’époque qui lui aurait permis le cas échéant de fournir quelques « observations » dignes de recevoir sa construction du miroir : aucun fait extrait du monde réel l’était vraiment utile. Quand, plus tard, les faits ont été rendus accessibles par la psychologie du développement, démentant le « stade du miroir » de Lacan, le montage merveilleux poursuivit inexorablement sa carrière, indifférent aux évidences les plus communes, car il s’en est dispensé depuis le début. La logomachie du Sacha Guitry de la psychanalyse – mais Guitry avait de l’esprit – nous rassure : « Les non-dupes errent ». Au nom du Père à tous, les affabulations de Jacques Lacan eurent en effet grands successeurs. »



(In : Jacques BÉNESTEAU. « Mensonges freudiens. Histoire d’une désinformation séculaire ». Editions Pierre Mardaga, Sprimont, 2002, pages : 325 – 327).

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Psychanalystes, dehors ! Et, pour vivre heureux, vivons cachés.

Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".

Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.

Nous estimons qu'il est pertinent, plus que jamais, de citer Antonio Gramsci :

"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".

Mais citons Karl Popper : "L'optimisme est toujours de rigueur".

Et nous-mêmes : "Restons citoyens, restons vigilants, mais, renonçons à la violence et à l'intolérance. Travaillons à sauvegarder la citoyenneté, à en améliorer le contenu et les pouvoirs, les libertés autant que les responsabilités".

Archives du blog