« Comparaison avec la vision kantienne ».
« La plupart des considérations exposées au paragraphe précédent sont d’un caractère logique ou méthodologique. Mais la théorie de l’unicité du monde peut fort bien être qualifiée de métaphysique. Elle correspond de près, en effet, à l’idée kantienne du monde des noumènes ou des choses en soi.
Kant ne croyait pas seulement, comme la plupart de ses contemporains – y inclus les astronomes et les physiciens – que la théorie de Newton était vraie. Il allait jusqu’à soutenir qu’elle était valable à priori. La possibilité selon laquelle la théorie de Newton n’était qu’une remarquable approximation n’a pas effleuré son esprit, et, je pense, ne le pouvait pas. C’est pour cette raison qu’il distingua le monde de l’apparence, la « Nature » - le monde des phénomènes sur lequel notre esprit impose ses lois a priori -, du monde des choses en soi, le monde réel des noumènes. Selon Kant, le monde spatio-temporel, la nature, obéissent à des lois causales qui déterminent tout être naturel de façon « nécessaire ». Nos actes dans le temps et l’espace sont entièrement prédéterminés. Tout comme les éclipses, on pourrait les calculer d’avance. Ce n’est qu’en tant que noumènes que nous sommes libres.
Si l’on devait remplacer le monde kantien des noumènes par notre monde des choses considérées sous le rapport de leur unicité, et le monde kantien des phénomènes par notre monde des choses considérées sous le rapport de leur universalité, on obtiendrait une vision proche de celle développée au paragraphe précédent. A ceci près toutefois que, d’une part, comme je l’ai montré, il faut distinguer la causalité du déterminisme ; et que, d’autre part, notre monde de l’unicité, à l’inverse du monde kantien des noumènes, est situé dans l’espace et, ce qui est bien plus important, dans le temps. Car j’attache une importance capitale à la distinction entre le passé déterminé et le futur ouvert.
Ainsi, je suis d’accord avec Kant lorsqu’il affirme qu’une théorie comme celle de Newton est notre création propre, - imposée par notre intellect à la nature, et que, de cette façon, notre esprit rationalise la nature.
Il existe donc une réalité, plus profonde que celle décrite par la théorie de Newton ou par une autre, quelle qu’elle soit, que nous ne devons pas considérer comme déterminée. Mais je conteste que la théorie de Newton soit vraie, comme Kant le croyait fermement. De même, je récuse l’idée selon laquelle une théorie que nous imposons à la nature est pour cette raison vraie, ou d’un caractère prima faciae déterministe. Je conteste aussi la thèse kantienne selon laquelle la réalité, en tant qu’elle est indéterminée, ne peut être connue. Certes, jamais le monde unique dans lequel nous vivons ne peut être exhaustivement connu. Notre connaissance scientifique ne représente pas moins une tentative, étonnamment réussie, d’ailleurs, pour connaître ce monde de mieux en mieux. Ainsi comprise, toute notre connaissance ne concerne jamais que notre monde unique, et aucun autre.
L’aporie fondamentale de la solution kantienne, à savoir le fait qu’en tant qu’être libres en soi, nous ne sommes pas dans l’espace et le temps, alors même que nos actions le sont, et, par conséquent, sont déterminés, n’apparaît de toute évidence pas dans ma solution. Il est dès lors possible d’affirmer que nous prenons, ici et maintenant, des décisions morales. (C’est à n’en pas douter ce que Kant aurait voulut pouvoir dire).
Kant exprime son déterminisme dans le passage suivant :
« On peut donc accorder que, s’il était possible pour nous d’avoir de la manière de penser d’un homme, telle qu’elle se montre par des actions internes aussi bien qu’externes, une connaissance assez profonde pour que chacun de ses mobiles, même les moindre, fût connu, en même temps que toutes les occasions qui agissent sur ces derniers, on pourrait calculer la conduite future d’un homme avec autant de certitude qu’une éclipse de lune ou de soleil, et cependant soutenir en même temps que l’homme est libre. »
(In : Karl POPPER. « L’univers irrésolu, plaidoyer pour l’indéterminisme ». Éditions Hermann, Paris, 1984, pages : 40 – 41).
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Commentaires :
Les psychanalystes sont donc allés plus loin (trop loin) que Pierre Simon Laplace et Kant réunis! Mais, il faut remarquer cette chose essentielle : ni l'un, ni l'autre n'ont jamais présenté leurs conjectures sur les possibilités d'un tel déterminisme comme des théories "opérationnelles" de l'action humaine dans un domaine quelconque. Les psychanalystes oui, et c'est incontestable depuis Sigmund Freud, (sinon ils ne pourraient pas revendiquer la pratique de leur "thérapie" des associations dites "libres", et il leur serait impossible de rebondir sans arrêt avec des interprétations sur tout et n'importe quoi) à ceci près qu'avec leur affirmation d'un déterminisme psychique inconscient prima faciae et absolu, il nient tout libre-arbitre humain.
Par ailleurs, puisque ce déterminisme (psychanalytique), rappelons-le, implique l'impossibilité de toute erreur de précision dans tous les "calculs" que pourraient faire notre "machinerie psychique inconsciente", (comme par exemple le désopilant "calcul inconscient de la date naissance" affirmé mordicus par Monique Bydlowsky...) il exclut donc aussi toute nécessité du moindre recours à l'expérience assortie de preuves indépendantes pour le démontrer. Il se condamne donc, dès le départ, à l'induction et surtout au sophisme post hoc ergo propter hoc.
Puisque la psychanalyse nie tout libre-arbitre, elle ne peut donc pas davantage prétendre rendre au sujet son autonomie vis-à-vis d'elle, (ou, comme l'écrivit le psychanalyste lacanien Pierre-Henri Castel, elle ne peut "remettre entre les mains du malade quelque chose" qui le libèrerait de quoique ce soit) une fois que la "cure" serait terminée (mais, si on le souhaite, et toujours à cause de son déterminisme, aucune "cure" analytique ne peut jamais se terminer). Ceci implique qu'aller s'allonger sur le divan, consiste à accepter de devenir soit analyste pour toute sa vie, soit un clone de la pensée freudienne, ayant abandonné toute indépendance d'esprit par rapport à elle, et désormais soumis pour toujours à lire, à vivre, rêver, ou jouir de tout ce qu'il y a en ce monde, sous le "patronage" (ou plutôt le paternalisme) d'un formatage intellectuel pas si librement consenti que cela...
Donc, la psychanalyse est aussi diamétralement opposée à toute idée d'être une doctrine "subversive" qui serait favorable à l'accroissement de l'épanouissement de tout individu humain dans l'autonomie. Elle est une doctrine au sens le plus basique du mot, c'est-à-dire quelque chose qui a pour but de soumettre, d'endoctriner, uniquement pour le bien de la théorie (elle donc aussi une idéologie et non une Science), et jamais pour la libération de l'individu de ses soi-disant "symptômes névrotiques" ou autres prétendues "psychoses".
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Psychanalystes, dehors ! Et, pour vivre heureux, vivons cachés.
Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".
Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.
Nous estimons qu'il est pertinent, plus que jamais, de citer Antonio Gramsci :
"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".
Mais citons Karl Popper : "L'optimisme est toujours de rigueur".
Et nous-mêmes : "Restons citoyens, restons vigilants, mais, renonçons à la violence et à l'intolérance. Travaillons à sauvegarder la citoyenneté, à en améliorer le contenu et les pouvoirs, les libertés autant que les responsabilités".