vendredi 5 décembre 2014

Mikkel BORCH-JACOBSEN et Sonu SHAMDASANI. Sur l'inexistence de l'inconscient...










« (…) Comme le savent bien les juges et les historiens, l’événement narré est un événement (re)construit, fabriqué, interprété, inséré dans une intrigue qui lui donne son sens – pas un événement brut qu’on pourrait se contenter d’enregistrer. D’entrée de jeu, par conséquent, l’épistémologie officielle de la psychanalyse se heurte à tous les problèmes bien connus qui empêchent de rêver à une quelconque objectivité en histoire ou en droit pénal. Cela est d’autant plus vrai que les récits de cas de Freud sont longs, complexes et, surtout, bien écrits. Alors que les « observations » d’un Bernheim ou même d’un Janet se contentent d’égrener des faits dans un style quasi télégraphique, Freud nous raconte de véritables histoires, en usant de toutes les ressources narratives offertes à l’écrivain de fiction (on en examine quelques-uns plus bas).

Sigmund Freud : Je m’étonne moi-même de constater que mes observations de malades se lisent comme des nouvelles (Novellen), et qu’elles ne portent pas pour ainsi dire le cachet sérieux de la science. (…) un exposé détaillé des processus psychiques, du genre de celui qu’on a coutume de trouver chez les écrivains de fiction, me permet, en n’employant qu’un petit nombre de formules psychologiques, d’acquérir quelque notion du déroulement d’une hystérie. Ces histoires de malades doivent être jugées comme des observations psychiatriques, mais elles présentent sur ces dernières un avantage, à savoir le rapport intime entre l’histoire de la maladie et les symptômes morbides, rapport que nous cherchons encore en vain dans les biographies d’autres psychoses.

Mais est-ce vraiment un avantage ? Après tout, comment pouvons-nous être certains que le nouvelliste freudien n’a pas écarté tel élément, insisté indûment sur tel autre ou encore établi des liens arbitraires, tout cela pour mieux faire rentrer son matériel dans une intrique qui se tienne, avec « un commencement, un milieu et une fin » ? Bref, qu’est-ce qui nous prouve qu’il n’a pas sacrifié « l’observation », toujours brouillonne, à l’impeccable démonstration narrative de ses théories ? Rien, sinon, derechef, les assurances de Freud lui-même.

Sigmund Freud : J’ai écrit l’observation (du cas Dora) de mémoire, après le traitement, pendant que mon souvenir était encore frais et soutenu par l’intérêt porté à la publication. Le compte rendu n’est par conséquent pas absolument fidèle, phonographique, mais il peut prétendre à un haut degré de véridicité. Rien d’essentiel n’a été changé sauf, en quelques endroits, l’ordre des éclaircissements en vue d’un exposé meilleur.

Sigmund Freud : La prise de notes pendant la séance avec le patient pourrait se justifier par le dessein de faire du cas traité l’objet d’un publication scientifique. Certes, on ne peut guère refuser cela par principe. Mais il ne faut pourtant pas perdre de vue que dans une  histoire de malade analytique, des procès-verbaux précis apportent moins que ce que l’on pourrait attendre d’eux. Ils appartiennent, rigoureusement parlant, à cette exactitude apparente dont la psychiatrie « moderne » nous offre plus d’un exemple frappant. Ils sont en règle générale fatigants pour le lecteur et ne réussissent pas à remplacer sa présence dans l’analyse. De façon générale, nous avons fait l’expérience que le lecteur, s’il veut croire l’analyste, lui accorde aussi du crédit pour le petit peu de remaniement qu’il a procédé sur son matériel.

On verra dans un moment ce qu’il faut penser de ce « petit peu de remaniement » et si le lecteur est bien fondé à se fier à l’exactitude narrative de l’Archi-Témoin de l’analyse. Pour l’instant, et à titre d’avertissement, on lira les appréciations nettement plus sobres de James Strachey, grand connaisseur du texte freudien s’il en fut.

James Strachey à Ernest Jones, sans date : Freud était extraordinairement peu fiable au sujet de détails. Il semble avoir eu la conviction délirante (delusion) qu’il possédait une « mémoire photographique ». En fait (…) il se contredisait constamment lui-même sur des détails factuels. Quand nous avons fait les histoires de cas (pour les Collected Papers), nous lui avons envoyé une longue liste de ces contradictions – qu’il a alors corrigées dans les Ges, (ammelte) Schriften et dans les éditions ultérieures.

James Strachey à Ernest Jones, 9 novembre 1955 : Ci-joint deux extraits du compte rendu originel du « dritte Fall ». (…) Cela montre aussi à quel point le Professeur était complètement incapable d’exactitude dans les détails. Il avait en fait les faits exacts sous les yeux et il n’a pas été fichu de les recopier.

Mais il y a plus grave que cette  incurie du témoin princeps. Au-delà des inévitables distorsions introduites dans l’observation des données cliniques par leur présentation narrative, il faut bien voir que les récits de Freud ne se contentent pas de décrire, avec plus ou moins d’exactitude, ce qui s’est passé dans son cabinet. Ils racontent aussi et surtout les « événements » (réels ou fantasmatiques, peu importe ici) reconstruits par lui : l’amour d’Élisabeth von R. pour son beau-frère, celui de Dora pour Monsieur K., la « scène primitive » de l’Homme aux loups. Or, ces événements psychiques ont ceci de particulier qu’ils n’ont jamais été observés dans le cabinet de l’analyste. Ils sont, nous dit Freud, inconscients, refoulés hors de la conscience des patients. Ceux-ci n’en ont aucun souvenir et ce n’est donc pas eux qui en ont fait état,  même s’il leur arrive par la suite d’accepter la construction de l’analyste (ce qui, on le remarquera au passage, n’était le cas ni d’Élisabeth von R. ni de Dora, ni de l’Homme aux loups). En réalité, c’est l’analyste qui leur met ces événements psychiques dans la bouche (ou dans l’inconscient), c’est lui qui raconte  à leur place ce qu’ils ne peuvent pas raconter eux-mêmes. En ce sens, les récits de cas de Freud sont tout sauf un compte rendu objectif de données cliniques que l’analyse se serait contenté d’enregistrer sur le mode de l’écoute passive et de l’attention dite « librement flottante ».

Sigmund Freud : (l’analyste) doit tourner vers l’inconscient émetteur du malade son propre inconscient en tant qu’organe récepteur, se régler sur l’analysé comme le récepteur du téléphone est réglé sur la plainte.

Contrairement à ce que voulait nous faire croire la rhétorique positiviste de Freud, il n’y a et il ne peut y avoir aucune « observation » de l’inconscient, car celui-ci, par définition même, n’apparaît ni ne se présente jamais comme tel à la conscience (c’est bien pourquoi Freud, dans le passage cité à l’instant, en appelle à l’inconscient de l’analyste, sans nous dire comment cet inconscient parvient ensuite à sa conscience). Comme l’explique fort bien l’article de 1915 sur « l’Inconscient », ce dernier ne se phénoménalise qu’en devenant conscient, donc en disparaissant au moment même où il apparaît.

Sigmund Freud : Comment parvenons-nous à la connaissance de l’inconscient ? Naturellement, nous ne le connaissons que comme conscient, une fois qu’il a subi une transposition ou traduction en conscient.

Or comment s’opère cette « transposition ou traduction en conscient », qui transforme la « chose en soi » de l’inconscient en phénomène observable ? Comment savons-nous, par exemple, que la sensation de pression sur le thorax éprouvée par Dora représente la pression du membre érigé de Monsieur K. contre son clitoris ou que l’angoisse de l’Homme aux loups durant son fameux rêve exprime sous une forme inversée son désir d’être satisfait sexuellement par son père ? Mieux encore, comment savons-nous que Dora et l’Homme aux loups ont un inconscient ? Comment savons-nous plus généralement, qu’il y a de l’inconscient freudien ? Uniquement grâce aux interprétations de l’analyste qui, s’aidant de règles de transformation appelées déplacement, condensation, projection, identification, renversement dans le contraire, symbolisme, etc., traduit les symptômes et les rêves de ses patients en « pensées inconscientes » ignorées d’eux-mêmes. La suite de l’article sur « l’Inconscient » l’explique, là encore, très clairement.

Sigmund Freud : Le travail psychanalytique nous permet de faire chaque jour l’expérience de la possibilité d’une telle traduction. Cela exige que l’analyste surmonte certaines résistances, celles-là même qui, en leur temps, ont fait de telles représentations un refoulé en l’écartant du conscient.

L’inconscient n’apparaît donc nulle part ailleurs que dans les interprétations de l’analyste, qui dit qu’il y a quelque chose à traduire là où les principaux intéressés n’en savent rien et même en doutent fortement. On touche ici à une difficulté tout à fait essentielle de la psychanalyse, que l’épistémologie positiviste de Freud (son épistémologie légendaire) a précisément pour fonction de dissimuler : en dernière instance, cette théorie n’a rigoureusement aucun fait, aucune observation à se mettre sous la dent. C’est une théorie qui ne repose sur rien d’autre qu’elle-même, une machine spéculative célibataire qui produit sa propre réalité, à coups d’hypothèses et de « constructions ». Quoi qu’il en dise, Freud n’a jamais « observé » l’inconscient ou le refoulement, pas plus qu’il n’a « découvert » l’oedipe, la sexualité infantile ou le sens des rêves. Il a seulement parié qu’ils existaient, en faisant « comme si » ces conjectures étaient réelles et en invitant ses patients à les confirmer.

Ludwig Binswanger, compte rendu de sa visite à Vienne du 15 au 26 janvier 1910 : Au cours d’un de ces entretiens (avec Freud), j’avais repris une de ses formules de la séance du mercredi : « L’inconscient est métaphysique et nous le prenons simplement pour réel ! » Cette phrase prouve que sur cette question Freud s’est résigné. Il dit que nous faisons comme si l’inconscient était une réalité à l’image du conscient. Mais en véritable chercheur scientifique, il ne dit rien quant  à la nature de l’inconscient, parce que nous ne savons rien de certain ou plutôt nous ne pouvons l’inférer qu’à partir du conscient. Il affirme que, de même que Kant a postulé la chose en soi derrière l’apparence, il a postulé le conscient accessible à notre expérience, l’inconscient, mais qui ne pourra jamais être objet d’expérience directe.

On remarquera l’ambiguïté de ce « comme si » confié à Binswanger. D’une part, Freud paraît soucieux de maintenir le caractère hypothétique de ses « simulations » théoriques, en insistant sur l’impossibilité de présenter la Chose de l’inconscient. Mais d’autre part et dans le même geste, il nous convie à faire « comme si l’inconscient était une réalité », en transgressant une limite qu’il venait de tracer à l’instant entre spéculation et expérience possible, hypothèse et observation, théorie et empirie. Au lieu de nous présenter ses interprétations comme des interprétations (et rien d’autre), il les transforme immédiatement en événements psychiques qu’il attribue aux patients. Au lieu de nous présenter ses « constructions » comme des constructions (et rien d’autre), il en fait des reconstructions, des reconstitutions du passé. Du coup, nous n’avons plus un « comme si – inconscient », mais l’inconscient tout court, sans guillemets de précaution, dont on nous décrit le plus sérieusement du monde la topographie et les vicissitudes.

Sigmund Freud : (le) travail de construction ou, si l’on préfère, de reconstruction (de l’analyste) présente une ressemblance profonde avec celui de l’archéologie qui déterre une demeure détruite et ensevelie, ou un monument du passé. Au fond, il lui est identique, à cette seule différence que l’analyste opère dans de meilleures conditions et dispose de ressources en matériaux parce que ses efforts portent sur quelque chose qui est encore vivant et non sur un objet détruit (…). L’essentiel est entièrement conservé, même ce qui paraît complètement oublié subsiste encore de quelque façon en quelque lieu, mais enseveli, inaccessible à l’individu. Comme on le sait, il est douteux qu’une formation psychique quelconque puisse vraiment subir une destruction totale. C’est une simple question de technique analytique que de déterminer si on réussira à faire apparaître entièrement ce qui a été caché.

C’est bien sûr e second geste, celui de l’interpréfaction réifiante, qui définit la psychanalyse et c’est lui qui fournit ultimement la matière (la matière légendaire) des observations cliniques et des récits de cas freudiens. Ceux-ci, malgré les apparences, ne racontent pas ce qui s’est dit ou passé dans le cabinet de l’analyste. Bien plutôt, ils donnent une présentation narrative de ce qui n’a jamais fait l’objet de la moindre expérience, en brouillant systématiquement les frontières entre le matériel apporté par les patients et les conjectures hautement spéculatives injectées dans ce matériel par l’analyste. Sans ce brouillage narratif, qui met indûment sur le même plan les données d’observation et les interprétations de ces mêmes données, la psychanalyste n’aurait jamais pu se propose comme une discipline empirique, ni imposer ses théories comme des faits incontestables. Il vaut donc la peine d’étudier d’un peu plus près ce travail de l’interpréfaction narrative, auquel nous devons tant de « découvertes » étonnantes. »


(In : Mikkel BORCH-JACOBSEN et Sonu SHAMDASANI. « Le dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse ». Éditions Les empêcheurs de penser en rond / Le Seuil, janvier 2006, pages : 278 – 285).



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