Voici donc un retour sur la méthode narrative de Freud, méthode très subtile, mais frauduleuse, employée pour "ventriloquer" ses patients, et faire apparaître soi-disant spontanément, ce qui, de toute façon, ne sont jamais que des confirmations de l'inconscient (et jamais des corroborations scientifiques).
Nous avons choisi cet article, car il offre la suite idéale à un premier billet sur le sujet, que nous avions extrait d'un autre livre de Borch-Jacobsen, lequel s'intitule "Folies à plusieurs".
Bien entendu, il n'y a strictement aucun lien entre le choix des contenus de nos billets, leurs titres, et certaines personne de notre entourage, outre, bien sûr les freudiens. Cependant, ils peuvent toujours y voir des "confirmations" de notre inconscient, et justement, comme ils peuvent toujours relever ces "confirmations" et rien que des confirmations, inutile de dire que nous n'y croyons pas du tout. "Résistance inconsciente" ? Ils peuvent le dire aussi, dès qu'ils le veulent, donc, on s'en fiche.
Il faut répéter que le choix de certains billets apparaîtra certainement malheureux pour des personnes auxquelles nous pensons, mais il n'y a strictement aucune attaque personnelle dirigée contre elles, seulement, stricto sensu, que l'exposé de contenus d'information d'une grande importance, à nos yeux, pour comprendre dans le détail, en quoi consiste la supercherie freudienne.
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« Les exemples que nous avons cités jusqu’à présent ont tous un point en commun : ils brouillent systématiquement les limites entre les hypothèses heuristiques de l’analyste et la « réalité psychique » de la personne sur le divan. Ce qui était au départ une idée de Freud est présenté in fine, comme une pensée inconsciente ou latente du patient, de sorte qu’on ne sait plus qui pense quoi. Tout se passe en fait comme si Freud lisait dans les pensées d’autrui, ou plus exactement les lisait à notre intention. Ce dernier trait rapproche ses récits de cas des récits de fiction et les éloigne d’autant des « observations psychiatriques » qu’ils prétendent être. En effet, comme le remarque Käte Hamburger, il n’y a que dans le récit de fiction que les pensées et les sentiments intimes d’une personne autre que l’énonciateur peuvent être décrits comme s’ils étaient énoncés tout haut. Ni le récit non fictif ni la fiction non narrative n’autorisent une telle transgression des « limites qui s’élèvent entre chaque moi individuel et les autres. », et c’est bien sûr ce qui fait tout le charme de ce genre littéraire – ainsi que toute la séduction, ajoutons-le, de la psychanalyse.
Freud, dans ses histoires de cas, se comporte exactement comme le narrateur omniscient des romans et des nouvelles, qui pénètre à volonté dans l’esprit de ses personnages et nous restitue leurs pensées les plus secrètes. Tout comme Balzac ou Stendhal, il connaît les motifs cachés de leurs actions et il à même accès à des sentiments dont ils ont eux-mêmes à peine conscience ou dont ils ne veulent pas s’avouer la présence. Mais alors que le narrateur omniscient des romanciers classiques intervient souvent bruyamment par ses commentaires ou son ironie, occupant ainsi le devant de la scène, Freud tend constamment à s’effacer en tant que narrateur afin de mieux susciter l’illusion d’un accès immédiat aux pensées de ses « personnages » (ce qui, littérairement parlant, le place plutôt en compagnie de romanciers réalistes tels que Flaubert, Zolo ou Henry James). Ainsi, au lieu d’écrire : « Notre héros, empêtré dans ses contradictions, n’osait encore s’avouer qu’il avait été témoin de l’accouplement de ses parents », il écrit plus sobrement : « L’expression de plaisir qu’il vit sur le visage de sa mère… » Au lieu d’écrire : « Ebranlée, Dora ne dit rien, mais intérieurement elle était prête à accorder foi à l’interprétation de sa toux que proposait la docteur », il écrit : « Cette explication tacitement acceptée… », etc. Il y a certes toujours un narrateur, non moins omniscient que devant, mais il se fait d’autant plus discret et transparent qu’il pénètre plus profondément dans les pensées intimes de ses personnages, suscitant du fait même un « effet de réel » très prononcé. Le lecteur, à qui l’on a demandé de suspendre son scepticisme, a l’impression maintenant d’assister en direct à la vie intérieure des personnages.
Le problème, bien sûr, c’est que les écrits de cas de Freud ne sont pas des récits de fiction et que ses patients sont des personnes en chair et en os, non des créatures imaginaires dans l’esprit desquelles il pourrait entrer comme dans un moulin. Lisant des phrases du type : « Il retrouva en [Groucha] la position que sa mère avait adoptée durant la scène du coït », nous en sommes donc réduits à penser que Freud narre des pensées qui lui ont été rapportées par le patient, alors qu’il n’en est rien (comme nous avons vu, Freud narre ses propres pensées). Il y a là un abus de confiance narratif particulièrement subtil qui consiste à jouer simultanément sur les deux tableaux, celui du récit de fiction et celui du récit non fictif, en se donnant licence de pénétrer dans l’esprit d’autrui tout en prétendant en pas le faire.
On notera en effet que Freud se garde bien, la plupart du temps, d’affirmer explicitement qu’il cite des propos qui lui auraient été tenus par le patient (les messages sur les « assertions » et les « dires » de Pankejeff représentent à cet égard un hapax). Plus prudent, il préfère se tenir dans la zone ambigüe du « style indirect libre » cher aux romanciers réalistes, qui a la propriété, justement, de confondre citation et narration, discours direct et discours indirect. Au lieu d’écrire sur le mode de l’oratio recta : « [Dora dit :] Je me souviens combien Papa s’était fatigué cette nuit-là chez Maman », ou bien, sur le mode de l’oratio obliqua : « Dora se souvint que son père s’était beaucoup fatigué cette nuit-là chez sa mère », il écrit donc, comme le ferait un romancier narrant les pensées intérieures d’un personnage : « Puis vint le souvenir de combien il [Papa] s’était fatigué la nuit chez Maman ».
L’avantage de cette dernière formulation, c’est évidemment qu’on ne sait pas très bien qui parle. Est-ce l’analyste-narrateur, qui raconte à la troisième personne comment le souvenir est venu à Ida Bauer ? Ou bien Ida, qui utilise le déictique « Maman », caractéristique du discours direct en première personne ? Comme l’ont noté tous les auteurs qui se sont penchés sur le style indirect libre (appelé aussi erlebte Rede ou narrated monologue), celui-ci est fondamentalement équivoque en ce qu’il mélange la voix du narrateur et celle du personnage.
Gérard Genette : on voit ici la différence capitale entre monologue immédiat et style indirect libre, que l’on a parfois le tort de confondre, ou de rapprocher indûment : dans le discours indirect libre, le narrateur assume le discours du personnage, ou si l’on préfère le personnage parle par la voix du narrateur, et les deux instances sont alors confondues ; dans le discours immédiat, le narrateur s’efface et le personnage se substitue à lui.
Dorrit Cohn : […] le monologue narré se tient à mi-chemin entre le monologue cité [restitution des pensées du personnage sur le mode du discours direct] et la psycho-narration [restitution sur le mode du discours indirect]. […] Imitant les mots qu’un personnage utilise quand il se parle à lui-même, il les formule dans la grammaire que le narrateur utilise pour parler de lui, en superposant ainsi deux voies qui sont maintenues distinctes dans les deux autres formes.
C’est bien sûr cette ambiguïté qui fait tout l’attrait du style indirect libre pour le romancier, puisqu’il permet au narrateur de se glisser subrepticement dans la peau du personnage et de restituer ses pensées intimes ou subliminales comme il les eût énoncées lui-même. Et de même pour Freud, puisque cette forme lui permet de ventriloquer ses patients et de suggérer que les pensées qui leur attribue sont les leurs propres, sans pour autant les citer sur le mode du discours direct (ce qui eût été impossible). Ce dernier point est très important : tout cela continue malgré tout à être narré en troisième personne et le narrateur, comme le remarque judicieusement Genette, ne disparaît pas complètement dans le personnage, même s’il fait tout pour susciter l’illusion qu’il en va ainsi. Il est donc difficile de prendre Freud en flagrant délit de mensonge ou de fraude, puisqu’il déclare rarement en toutes lettres qu’il restitue des paroles prononcées par les patients. A ceux qui, comme Max Sharnberg ou Allen Esterson, l’accuseraient de présenter fallacieusement ses interprétations comme des propos tenus par les patients, il pourra toujours répliquer qu’il n’en est rien et qu’ils adoptent une lecture pesamment littérale, légaliste, de ce qui n’est en fait que licence littéraire. Le procès de Flaubert, a-t-on dit, n’aurait jamais eu lieu si les autorités avaient eu assez de sens littéraire pour comprendre que l’immoralité de Madame Bovary était celle des pensées du personnage Emma, narrées au style indirect libre, et non pas celles de l’auteur-narrateur Flaubert. De même et inversement, Freud est en droit, d’un point de vue strictement grammatical, d’arguer qu’il n’a jamais explicitement attribué ses propres pensées à ses patients.
Il n’empêche que c’est l’impression qu’en retire forcément le lecteur et que, protestations grammaticales mises à part, c’est bien évidemment la raison pour laquelle Freud use de cette forme stylistique si spéciale. Par son indétermination, le style indirect libre lui permet, simultanément, de donner corps à ses hypothèses théoriques en créant l’illusion qu’il restitue les pensées de ses patients, et de se protéger au cas où il serait accusé de fabriquer des « observations » là où il n’y a strictement rien à observer : est-ce sa faute si les lecteurs prennent pour argent comptant ce qu’en scientifique consciencieux il s’est contenter, lui, de suggérer ? L’argument est de toute évidence spécieux, mais il suffit à parer à l’accusation de fraude. On remarquera toutefois qu’il n’immunise pas contre l’inévitable conclusion qui s’en tire : si tout ce que nous faisons dans les histoires de cas de Freud se réduit à une simple suggestion, alors la fameuse « expérience » sur laquelle repose la psychanalyse n’est jamais qu’un effet stylistique. »
(In : Mikkel BORCH-JACOBSEN. « Le dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse ». Editions les Empêcheurs de penser en rond. Le Seuil, janvier 2006. Pages : 292 – 297).
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Psychanalystes, dehors ! Et, pour vivre heureux, vivons cachés.
Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".
Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.
Nous estimons qu'il est pertinent, plus que jamais, de citer Antonio Gramsci :
"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".
Mais citons Karl Popper : "L'optimisme est toujours de rigueur".
Et nous-mêmes : "Restons citoyens, restons vigilants, mais, renonçons à la violence et à l'intolérance. Travaillons à sauvegarder la citoyenneté, à en améliorer le contenu et les pouvoirs, les libertés autant que les responsabilités".