vendredi 5 décembre 2014

Mikkel BORCH-JACOBSEN. "La querelle de la suggestion".





« Freud a souvent révisé ses théories au gré des nécessités du moment, mais il y a un point sur lequel il n’a jamais varié : le psychanalyste, disait-il, ne « suggère » rien au patient. Contrairement aux autres psychothérapeutes, qui abreuvent le patient de conseils, d’admonestations ou de directives, l’analyste écoute ce que celui-ci a à dire, sans intervenir si ce n’est pour le rendre attentif à tel ou tel détail significatif. C’est la différence, disait Léonard de Vinci cité par Freud, entre le peintre et le sculpteur : l’un procède per via di porre, en ajoutant quelque chose à la toile, l’autre procède per via di levare, en déblayant les scories qui font obstacle à la belle forme qui se cache dans la pierre. L’un impose quelque chose, l’autre laisse être, respecte ce qui est déjà là. C’est en ce sens que Freud parlait de sa méthode des « associations libres », voulant dire par là « libres de toute influence ». Voyez par exemple ce qu’il écrivait dans son Autoprésentation de 1925 :

« La méthode de la libre association a de grands avantages sur la précédente (la méthode consistant à surmonter la résistance par des assurances et des adjurations) (…). Elle expose l’analysé à la dose de contrainte (Zwang) la plus réduite, (…) accorde de larges cautions garantissant qu’on n’omet de voir aucun facteur dans la structure de la névrose et qu’on n’introduit rien en elle relevant de sa propre attente. »

Ce dernier point est évidemment capital. S’il s’avérait que l’analyste influence les associations du patient par ses attentes, il ne pourrait pas invoquer ces mêmes associations pour confirmer ses interprétations et sur le divan, il l’aurait en réalité fait parler, en lui faisant dire ce qu’il veut entendre. Au lieu de « découvrir » ou « d’observer » l’inconscient, l’oedipe, l’envie de pénis, etc., il les aurait créés comme autant d’artefacts (c’est-à-dire de productions artificielles) de ses propres attentes théoriques.

Freud était tout à fait conscient des implications absolument désastreuses d’une telle hypothèse pour ses théories, et c’est pourquoi, tout au long de sa carrière, il n’a cessé de jurer ses grands dieux qu’il ne suggérait rien à ses patients, qu’il abordait ses analyses sans idées préconçues, qu’il n’avait reconnu le rôle de la sexualité dans les  névroses qu’à contrecoeur, qu’il n’avait pas lu tel ou tel auteur qui aurait pu l’influencer dans telle ou telle direction, etc. Le plus étonnant, c’est qu’on l’a cru.
Les collègues de Freud, eux étaient beaucoup plus sceptiques. Avec une belle unanimité, ses confrères psychiatres, psychologues et psychothérapeutes lui reprochaient tous d’être trop « suggestif » ou de ne pas se rendre compte qu’il l’était. Il est tout à fait frappant, lorsqu’on lit la littérature de l’époque, de voir à quel point un consensus s’était établi là-dessus, de John Michell Clarcke et Eugen Bleuler en 1896 à Joseph Jastrow en 1932, en passant par Robert Gaupp, August Forel, James Putman, Alfred Hoche, Gustav Wohlgemuth, R.S. Woodworth, H. L. Hollingworth et bien d’autres. La plupart de ces auteurs son oubliés à présent (à cause de Freud, justement), mais ils représentaient la fine fleur de la psychiatrie et de la psychologie internationales, et ils étaient tous d’accord : le docteur Freud ne trouvait dans la tête de ses patients que ce qu’il y avait mis au préalable. Gustav Aschaffenburg, grand spécialiste des tests associatifs en psychiatrie, notait ainsi que les interprétations et constructions proposés par le médecin de Vienne orientaient les associations de ses patients dans des directions bien précises, de sorte qu’on ne pouvait absolument pas les qualifier de « libres » ou de spontanées. Alfred Hoche, quant à lui, comparait l’école freudienne à une secte où médecins et patients étaient sous l’influence « suggestive » d’un même cercle d’idées. Dumeng Bezzola, le promoteur de la « psychosynthèse », contrastait même sa méthode psychothérapique non directive avec la méthode « suggestive » de Freud. C’est dire si les collègues de Freud ne croyaient pas un seul instant à ses déclarations de neutralité et de non-interventionnisme thérapeutique.
Ils avaient raison, bien sûr. Tout ce que nous savons maintenant de la pratique effective de Freud, que ce soit par sa correspondance, par ses notes d’analyse ou par le témoignage de ses patients, confirme le caractère extrêmement directif, pour ne pas dire intimidant de sa technique. Freud, comme le montre le journal de l’analyse de l’Homme aux rats, n’hésitait pas à consacrer des séances entières à des leçons de théorie psychanalytique. Raymond de Saussure, qui avait été en analyse avec lui, notait à quel point il dérogeait aux règles de neutralité qu’il avait lui-même édictées. »

(In : Mikkel BORCH-JACOBSEN. « Le livre noir de la psychanalyse ». Éditions les Arènes, sous la direction de Catherine Meyer, Paris, 2005, pages : 381 – 382).



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Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".

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