« Au-delà de l’attitude de l’analyste et du fait de tout dire, un autre facteur menace, voire altère davantage l’identité du patient. Il s’agit de l’antagonisme entres les valeurs qui étaient les siennes avant qu’il n’entre en analyse et les actes que l’analyste attend de lui. La pratique de l’association libre se fonde sur la transgression de règles auxquelles certains patients sont très attachés. Pour ceux de ces patients qui n’abandonnent pas l’analyse malgré cette opposition aux règles, la poursuite de l’analyse suppose déjà une redéfinition de l’identité. Il est naturel que le patient qui brigue la santé accepte, s’il est conséquent, de se donner les moyens de cette santé. Mais l’identité d’un individu dépend en bonne partie des idées qu’il se fait de cette identité. Et comment guérir sans trahir l’image que l’on a de soi ? Si la santé est le premier impératif, tout lui doit-il être sacrifié ? Si l’on découvrait que tuer guérissait du cancer, combien de cancéreux se livreraient au meurtre ?
Le premier type de conflit intérieur, le plus simple, est celui qui oppose les principes du patient à l’attitude requise par l’analyse. La pudeur, la décence, la maîtrise de soi ou la bienveillance à l’égard d’autrui, par exemple, n’ont pas de place une fois la porte du cabinet refermée. Pour suivre une cure, il faut être capable de se montrer égocentrique – on ne parle que de soi sur le divan -, de ne rien cacher, et de s’autoriser, par exemple, la malveillance dans le discours. Du temps de Freud, ces principes suscitaient régulièrement le soupçon. Et de fait, Freud a beaucoup été exposé à des réactions de rejet. De nos jours, l’écart entre les exigences de l’association libre et les normes les plus répandues s’est grandement réduit, et ce que réclame l’analyste suscite moins de réactions vives. En outre, la majorité des sujets qui s’adressent aujourd’hui à l’analyste ont une connaissance minimale des conditions imposées, et, dès leur entrée en analyse, ils seront disposés à s’accommoder de ce qu’on exigera d’eux. Il n’empêche que le fait de ne plus exercer de contrôle sur son discours continue de jouer comme facteur d’attachement à la personne de l’analyste. Une nuance de compromission subsiste toujours, qui est partie prenante dans la dynamique de l’analyse. Evoquer auprès d’un tiers ses émotions, ses souffrances ou sa sexualité, pleurer, se plaindre, adresser des reproches à ses parents défunts… toutes ces expressions de la subjectivité supposent et, simultanément, développent un engagement fort, en même temps qu’une altération de l’image que l’on avait de soi. On peut d’ailleurs constater que l’investissement de ces règles sera a priori d’autant plus fort que les oppositions à vaincre pour s’y soumettre auront été tenaces. Chez les patients initialement les plus étrangers à l’atmosphère morale qui sous-tend la cure, la mise en conformité des conceptions personnelles devient parfois si rigoureuse que les règles techniques de la cure en viennent à acquérir le statut de valeurs à observer, voire à transmettre, en dehors même du cabinet. La spontanéité, la capacité à tout remettre en question, la transparence du discours, la franchise inconditionnelle… deviennent alors des règles de vie. Nous étudierons de plus près cette forme de conversion dans la dernière partie.
Un second type de conflit intérieur peut nécessiter une adaptation rapide de l’identité à ce que réclame la psychanalyse. Nous avons vu qu’en n’accusant jamais réception des affirmations de son patient, l’analyste affaiblissait chez lui la conviction qui les soutenait. Or, il est des patients qui refusent que certaines de leurs croyances soient mises en question. Pour certains patients, défendre leur conviction religieuse, affirmer qu’ils ont été aimés de leur mère – même lorsque tout prouve le contraire - , ou croire que leur mari, disparu énigmatiquement dix ans plus tôt, finira par revenir… est quasiment une question de survie. Confrontés à l’épreuve du doute, ces patients ne peuvent exiger de leur analyste qu’il accrédite leurs vues. Si l’analyste n’accuse pas réception, ils seront contraints de donner à leurs convictions le statut de croyances idiosyncratiques et irrationnelles. Ils seront en quelque sorte faits témoins de leur irrationalité, de la nécessité dans laquelle ils sont d’adhérer à des croyances dont ils savent bien qu’ils devraient rejeter. On peut noter que les croyances qui changent ainsi de statut en cours d’analyse sont de toutes natures. Des patients convaincus que vivre, c’est souffrir – nous empruntons ici leurs mots -, en viennent ainsi à penser que leur propre est de vivre en souffrant. D’autres patients qui jugent initialement que le salut passe par la création n’accréditent plus que l’idée selon laquelle leur salut passe par la création.
Cette altération induit à la fois une singularisation des convictions qu’ils ne peuvent mettre en question – ils ne les tiennent plus pour universellement vraies -, et un sentiment de clivage : ils ne font plus corps avec leurs croyances ; une naïveté, et peut-être une naturalité, est perdue. »
(In : Nathan STERN, « La fiction psychanalytique », éditions Pierre Mardaga, Sprimont, Belgique, 1999, pages : 42 – 44).
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Psychanalystes, dehors ! Et, pour vivre heureux, vivons cachés.
Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".
Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.
Nous estimons qu'il est pertinent, plus que jamais, de citer Antonio Gramsci :
"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".
Mais citons Karl Popper : "L'optimisme est toujours de rigueur".
Et nous-mêmes : "Restons citoyens, restons vigilants, mais, renonçons à la violence et à l'intolérance. Travaillons à sauvegarder la citoyenneté, à en améliorer le contenu et les pouvoirs, les libertés autant que les responsabilités".