mardi 2 décembre 2014

Nathan STERN. Les contradictions performatives.









« Un autre type d’injonction, très courant en analyse, peut engendrer chez le patient un sentiment de dédoublement, et contribuer à menacer davantage, à ses yeux, sa qualité de sujet. Pour décrire les mécanismes à l’œuvre dans ce phénomène de dédoublement de la perception de soi, la notion de contradiction performative s’avère utile. Une contradiction performative est un conflit logique sans solution possible entre énoncé et énonciation, entre le contenu que le sujet énonce et le fait qu’il en fasse le contenu d’un énoncé. « Je meurs » ou « Je mens toujours » en sont des exemples connus. L’idée que nous voudrions défendre ici est que la  pratique analytique la plus courante met le patient aux prises avec d’insolubles contradictions performatives.

Lorsqu’un analyste interrompt un patient perdu dans l’évocation de ses problèmes en usant d’une formule telle que « Mais parlez-moi de vous ! » ou « Et vous, dans tout ça ? », il invite à prendre conscience qu’il ne parlait pas de lui, contrairement à ce qu’il croyait, mais d’autre chose. Les analystes lacaniens se sont fait une spécialité de ce genre d’expressions, mais les freudiens y recourent aussi de temps à autre,  pour briser l’adhésion naïve ou enthousiaste de leur patient au discours aux yeux de l’analyste comme à ceux du patient, il n’y a pas là de contradiction : à travers de telles interventions, l’analyste suggère à son patient que son Moi profond est resté muet, et que c’est seulement son Moi superficiel qui s’est exprimé. Mais, subjectivement, de telles distinctions n’ont guère de pertinence. Le patient n’a pas à sa disposition les critères qui lui permettraient de savoir s’il parle ou non de lui, quand il lui semble qu’il parle de lui. Ainsi, la formulation de ces injonctions n’est pas innocente. Si le patient accrédite l’idée qu’il ne parlait pas de lui-même, il sera en toute rigueur dans la situation d’un sujet qui affirmerait : « Ce n’est pas de moi que je parle présentement ». La seule manière d’assumer une telle contradiction, c’est de se penser comme double : celui qu’on entend parler n’est pas nécessairement celui qui parle.

La plupart des interprétations émanant de l’analyste ont un effet comparable. Une interprétation – c’est sa vocation – surplombe et subvertit les significations que le patient attachait à ses paroles. A travers elle, l’analyste renvoie son patient aux représentations ou aux idées inconscientes auxquelles, par hypothèse, il n’a pas accès. Sa subjectivité est ainsi mise hors jeu : l’interprétation enseigne au patient qu’il n’entend pas ce qu’il dit, qu’il ne dit pas ce qu’il dit. A nouveau, la solution consiste pour le patient à se concevoir comme porteur d’un Moi profond et d’un Moi superficiel. Et, naturellement, seul importe son Moi profond, celui qui s’exprime à l’insu de sa conscience, et dans lequel il ne se reconnaît pas encore.

Ainsi, pour peu qu’il ait accepté le principe de l’interprétation, le patient qui associe librement doit reconnaître – bien que cette reconnaissance ne prenne jamais une forme énoncée, ni même peut-être consciente – qu’il ne croit pas à ce qu’il dit. A travers chaque interprétation, l’analyste dit en quelque sorte : « Vous ne comprenez pas ce que vous dites, puisque vous ne vous reconnaissez pas dans l’interprétation que je fais de votre discours, alors que je ne fais qu’exercer ce que vous n’entendez pas dans ce que vous dites ». Cette mécompréhension est d’ailleurs empiriquement vérifiée, puisque, comme nous le verrons plus loin, bien des interprétations laissent les patients perplexes et comme hébétés.

Au-delà de l’enjeu de la compréhension, toute interprétation menace le sentiment même que le patient peut avoir de son identité. L’interprétation enseigne ainsi au patient que son identité véritable n’a pas encore émergé, qu’il n’a pas encore accès à ce qu’il pense vraiment, qu’il n’est, en somme, pas encore lui-même. Malgré les efforts de l’analyste pour le faire advenir, il n’existe pas véritablement. A cet égard, associer librement dans les conditions de la cure, c’est proférer un discours sans en assumer le sens, parler comme si celui qui parlait était un autre. Bien sûr, la psychanalyse nous a tant accoutumé à ce genre de vérités qu’elles en passeraient presque pour des truismes. Mais vivre empiriquement, affectivement, cette expérience de dépossession de soi est autrement plus engageant. Quand la subjectivité du patient, c’est-à-dire le sentiment que le patient a de lui-même, est d’une certaine manière annulée, ce n’est plus exactement au même homme que nous avons affaire. »

(In : Nathan STERN. « La fiction psychanalytique ». Éditions Pierre Mardaga, Sprimont, 1999, pages : 46 – 48).





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Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".

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