« (…) Depuis la Grèce antique et plus particulièrement encore depuis la Renaissance, l’Occident a développé une vision du monde très singulière dans laquelle il y aurait d’un part des individus libres qui font société ensemble, les humains, et d’autre part un monde entièrement régi par le déterminisme, la nature. La nature est soumise à des lois. Les hommes élaborent des lois. Un jour ils sont sortis de la forêt où ils vivaient isolés et se sont réunis dans une grande clairière pour faire société en passant un contrat social et en votant des lois, tel est plus ou moins le mythe que Rousseau nous a confectionné et sur lequel nous vivons encore. C’est en quelque sorte ce mythe que nous remettons rituellement en scène à chaque scrutin dans ces curieux endroits qu’on appelle des « isoloirs ». La nature quant à elle est supposée obéir à des mécanismes aveugles que la science peut découvrir à la condition expresse de ne pas interférer avec eux, à condition de ne pas produire d’artéfacts. La science est supposée n’être absolument pour rien dans ce qu’elle ne ferait que purement et simplement découvrir, même si l’on sait que, comme le montrent notamment les travaux de Bruno Latour (1997), son activité effective est loin de se borner à un travail de pure découverte. Les hommes, de leur côté, sont dotés de libre arbitre permettant à leur volonté de s’exercer. Pour qu’elle puisse le faire, ils doivent disposer de la possibilité de choisir consciemment entre différentes options, en tenant compte raisonnablement de leurs intérêts et/ou de ceux de leurs semblables. Cette possibilité de choisir consciemment les rend responsables moralement, politiquement, et juridiquement. Ils doivent répondre de leurs actes, et c’est sans doute là ce qui motive le plus fondamentalement le mythe occidental. Dans celui-ci volonté, liberté, conscience et responsabilité renvoient les uns autres autres, se soutiennent mutuellement et vont de pair.
Bien sûr cette liberté a des limites. Sous l’effet de la passion et sous celui d’une substance chimique ou encore sous l’effet d’une maladie organique, un humain peut se conduire d’une manière qui ne semble plus libre, sa volonté se trouvant mise en échec par les substances qu’il a ingérées ou par les effets de la maladie. Cela ne pose pas trop de problèmes au mythe. Il peut tolérer ces restrictions et admettre un sujet libre parce qu’il n’est plus dans son état normal. Il considère qu’alors le comportement de l’individu est soumis à un déterminisme plus puissant que la volonté, soit parce que celle-ci est annihilée, soit parce que les conditions nécessaires à son exercice – la conscience claire et lucide permettant de choisir, tout particulièrement, ou la capacité de distinguer le réel de l’imaginaire – font défaut.
Mais si alors l’individu n’est plus libre parce qu’il est soumis à un déterminisme, il y a lieu d’objectiver en quoi ce déterminisme consiste. Autrement dit, il s’agira de découvrir quelles sont les relations de cause à effet susceptibles d’expliquer une telle situation. Une intoxication par un produit chimique ou l’existence d’une tumeur au cerveau, par exemple, conviennent parfaitement au mythe. Pour qu’un individu puisse être déclaré privé de son libre arbitre il faut des parce que. Il faut, pourrait-on dire, un coupable. Pas question de permettre que l’on esquive ses responsabilités, c’est là une exigence extrêmement forte de notre système culturel. Pas question, donc, de laisser quelqu’un faire semblant qu’il n’est pas responsable alors qu’il l’est. Si ce n’est lui, qui est-ce ? Il fut un temps, dans notre culture, ou le diable pouvait jouer ce rôle. La personne ne jouissait plus de son libre arbitre parce qu’elle était possédée par un démon. Là où le libre arbitre semblait faire défaut, le coupable se trouvait dans une surnature. Avec l’avènement de la science, c’est du côté de la nature que l’on s’est mis à rechercher les coupables.
L’investigation juridico-morale a alors commencé à se confondre avec l’investigation scientifique. La première cherche un coupable, la seconde exige en même temps que ce coupable soit, comme l’appelle Isabelle Stengers, un « témoin fiable » (Stengers, 1999). Cela signifie qu’il doit parler de manière telle qu’il puisse y avoir consensus parmi les savants quant à la respectabilité de son témoignage. Il ne doit pas être ambigu. Mais cela exige aussi qu’il n’ait pas été fabriqué, dénaturé, influencé sciemment ou malencontreusement. Autrement dit, qu’il ne s’agisse pas d’un artefact. »
(In : Thierry MELCHIOR. « La guerre des psys. Manifeste pour une psychothérapie démocratique ». Sous la direction de Tobie Nathan. Éditions Les Empêcheurs de penser en rond / Le Seuil, mars 2006, pages : 82 – 84).
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Commentaire :
...ce ne peut donc être un "témoin" (fiable) de nos actes conscients, ce n'est qu'un artefact.
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Psychanalystes, dehors ! Et, pour vivre heureux, vivons cachés.
Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".
Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.
Nous estimons qu'il est pertinent, plus que jamais, de citer Antonio Gramsci :
"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".
Mais citons Karl Popper : "L'optimisme est toujours de rigueur".
Et nous-mêmes : "Restons citoyens, restons vigilants, mais, renonçons à la violence et à l'intolérance. Travaillons à sauvegarder la citoyenneté, à en améliorer le contenu et les pouvoirs, les libertés autant que les responsabilités".