« Faut-il avoir peur du grand méchant conditionnement ? »
« Le terme de « conditionnement » est utilisé de façon péjorative et polémique par certains psychanalystes dès qu’ils parlent des psychothérapies et, en particulier des TCC. Dans leur bouche, le conditionnement désigne la manipulation. En fait, la signification la plus générale de ce vocable – issu de « condition » - est : « ce qui conditionne une chose, c’est-à-dire sans quoi elle n’existerait pas », comme le précise par exemple le dictionnaire philosophique de Foulqué.
Dans la psychologie scientifique, le mot « conditionnement » est neutre, dépourvu de toute connotation. Il désigne tantôt un type d’apprentissage, dans lequel les contingences environnementales jouent un rôle déterminant (en particulier l’apprentissage « pavlovien »), tantôt les conditions environnementales d’un comportement, qui favorisent son apparition, son maintien ou sa disparition.
Ainsi, un bon enseignant « conditionne » ses élèves à apprendre à lire. Il met en place les « conditions » requises pour un apprentissage optimal : utilisation de mots simples, avec une signification évidente pour les enfants, par exemple leur nom et ceux des camarades, etc. Il est lui-même « conditionné » par le rôle qu’il est tenu d’assumer et par les comportements des élèves. Il règle sa pédagogie par les résultats qu’il obtient. L’enseignant et ses élèves sont dans une relation de détermination réciproque. On peut parler d’un « conditionnement bidirectionnel ».
Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que le conditionnement pavlovien est un type d’apprentissage au cours duquel un élément de l’environnement acquiert une nouvelle signification, suite à sons association avec un autre élément. Si vous êtes victime d’une agression dans un parking, le parking prendra pour vous la signification d’un endroit dangereux. Le fait d’y retourner provoquera, au moins pendant un certain temps, une réaction d’anxiété. D’autres parkings, qui lui ressemblent, provoqueront une réaction semblable. Si l’agression a été violente, l’audition du mot « parking » pourrait déjà susciter une réaction anxieuse.
Chez Miller et Gori, le mot « INSERM » provoque, depuis février 2004, une poussée d’adrénaline. Chez eux, certaines « conditions » - ou « contingences », comme dit Skinner – ont modifié, sans doute pour longtemps, la signification de cet acronyme.
Vu la polysémie du mot « conditionnement », beaucoup de psychologues scientifiques ne l’utilisent aujourd’hui quasiment plus. Quant au processus analysé de Pavlov, il y a un siècle, il s’explique parfaitement à l’aide des concepts de signification et d’apprentissage.
La magie du « mhm » ou l’impossible neutralité du psychanalyste.
Les conditionnements qui jouent un rôle central dans les psychothérapies – comme dans toute notre existence – sont du type « opérant », une notion élémentaire qui semble ignorée de Miller à Gori (ils ne connaissent que le chien de Pavlov). L’apprentissage opérant est un processus par lequel nous apprenons que, dans telle situation, tel comportement – ou « opération » - a probablement tels(s) effet(s). Dès les premiers jours de notre existence, nous apprenons que, si nous voulons être cajolés, il nous suffit souvent de pleurer.
Les travaux de Skinner ont montré que nos paroles sont des comportements opérants. Sous leur impulsion, des psychologues ont étudié l’influence exercée par des conditions externes sur les comportements verbaux, leur développement, leur diminution ou leur disparition.
Plusieurs dizaines de recherches ont été réalisées, principalement entre 1950 et 1970, selon le schéma suivant : au cours d’un entretien d’enquête sur les souvenirs d’enfance, d’une heure de psychothérapie ou d’un autre type de conversation, le psychologue, suivant un plan établi à l’avance et à l’insu de la personne reçue, émet discrètement un stimulus à chaque fois qu’elle parle d’une certaine façon, utilise une catégorie de mots ou évoque un thème déterminé. Par exemple, le psychologue « renforce », chez la moitié des sujets, les paroles relatives à la famille et, chez l’autre moitié, les paroles relatives à l’école et aux amis. Le stimulus le plus souvent utilisé dans ces expériences est un marmottement du genre « mhm », « uhu », « ah ? ». L’analyse du contenu des enregistrements démontre un accroissement significatif du type de paroles qui sont suivies du stimulus « renforçateur », même chez les sujets qui ne prennent pas conscience du processus. Les sujets du premier groupe évoquent davantage de souvenirs familiaux que ceux du second, et inversement.
Un autre type de recherches a été inauguré par Charles Truax. Ce psychologue de l’université de l’Arkansas a analysé la retranscription d’enregistrements de psychothérapies (en l’occurrence menées par Carl Rogers). Il a montré que les thérapeutes orientent subtilement l’évolution des propos du patient, même quand ils se déclarent non directifs, parlent extrêmement peu et ne sont pas conscients de leur propre impact.
Jusque dans les années 1960, on pouvait croire que les paroles des personnes en psychothérapie ou en psychanalyse étaient avant tout l’expression de leur personnalité « profonde ». Les psys imaginaient qu’ils n’étaient que de simples auditeurs. (Le psychanalyste Ferenczi disait n’être rien d’autre qu’un « élément catalytique » pour la révélation de l’inconscient de l’analysé.) En réalité, les entretiens « psys », où l’un parle et l’autre écoute, sont loin d’être des situations « objectives ». Les paroles d’un analysant en psychanalyse sont parfois en rapport avec les déterminants essentiels de ses difficultés, mais elles sont toujours étroitement « programmées » par l’analyste devant lequel il parle et qui ne délivre des « mhm » ou des interprétations que si les associations « libres » vont dans le sens de sa théorie. Si ce n’est pas le cas, l’analyste se tait ou signale à l’analysé qu’il « résiste ». Sans en être conscients, analyste et analysés sont subtilement « conditionnés » par la théorie du père fondateur.
L’analysant se conforme au désir de l’analyste et « vérifie » la théorie de ce dernier.
On comprend dès lors que tous les analysés des freudiens « découvrent » que leur problématique essentielle relève de la sexualité (et/ou de la mort). Que tous les clients des adlériens croient que le nœud de leurs difficultés réside dans des sentiments d’infériorité et la volonté de s’affirmer à travers des (sur)compensations, que tous les analysés des jungiens admettent que les racines de leur névrose procèdent du conflit entre la « Persona » et le « Selbst » (et ses aspirations spirituelles). Les analysants des lacaniens confirment tous que « l’inconscient est structuré comme un langage » : ils rêvent et associent en faisant des calembours…
D’un type d’analyste à l’autre, ce n’est pas seulement le schéma interprétatif qui diverge, mais encore le genre de matériel que l’analysé est conditionné à présenter à son analyste. Quand on lit successivement des cas présentés par Freud, Adler, Jung, Stekel, Melanie Klein, Reich ou Rank, on constate que les histoires de patients en disent beaucoup plus long sur la théorie du psychanalyste que sur le patient.
De son côté, l’analyste « vérifie » à chaque fois son système. Dès lors, il est de plus en plus convaincu de sa vérité. La foi des analystes et des analysants s’entretient et se renforce par des conditionnements bidirectionnels.
Citons un exemple historique. Freud avait déclaré : « La naissance est le premier fait d’angoisse et par conséquent la source et le modèle de toute angoisse. » Quelques années plus tard, Rank prend cette affirmation à la lettre et « découvre » chez tous ses patients que la source ultime de leurs angoisses procède toujours du désir inconscient de retourner dans le sein maternel. En 1924, il publie un livre où il expose cette théorie. Voici ce que dira, trente ans plus tard, le psychanalyste Edward Glover, dans son célèbre ouvrage sur la technique psychanalytique : « il faut rappeler la rapidité avec laquelle certains analystes purent mettre en lumière, chez tous les patients, des « traumatismes de la naissance », dans la période qui suivit la publication du livre de Rank sur le Traumatisme de la naissance et avant que cette théorie ne fût officiellement mise au rancart. » Une fois la théorie officiellement condamnée, les collègues de Rank ne retrouvèrent plus systématiquement la nostalgie du sein maternel.
Freud et Lacan ont reconnu le pouvoir de suggestion de l’analyste.
Freud a été préoccupé, tout au long de sa carrière, par la question de la suggestion. Il a fini par admettre que le psychanalyste fait de la suggestion. Il en parle clairement dans le cadre de sa théorie du « transfert ». Il écrit par exemple :
« Nous accordons que notre influence repose pour l’essentiel sur le transfert, donc sur la suggestion. » (S. Freud, « Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse » (1917), Gesammelte Werke, XI, p. 466. Trad., Conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1999, p. 569).
« Il est tout à fait vrai que la psychanalyse travaille aussi par le moyen de la suggestion, comme d’autres méthodes psychothérapeutiques. » (« Es ist ganz richtig, dass auch die Psychoanalyse mit dem Mittel der Suggestion arbeitet wie andere psychoterpeutische Methoden ». S. Freud, Selbstdarstellung (1925), G.W., XIV, p. 68).
À la fin de sa vie, Lacan a eu le mérite de dire tout haut ce que beaucoup de psychanalyste niaient ou avouaient à demi-mot. Il déclarait :
« Le psychanalyste est un rhéteur. Pour continuer d’équivoquer, je dirais qu’il rhétifie, ce qui implique qu’il rectifie. Rectus, le mot latin, équivoque avec la rhétification. (…) Ce que j’ai appelé le rhéteur qu’il y a dans l’analyste n’opère que par suggestion. Il suggère, c’est le propre du rhéteur, il n’impose d’aucune façon quelque chose qui aurait consistance. C’est même pour cela que j’ai désigné de l’ex- ce qui se supporte, ce qui ne se supporte que d’ex-sister. Comment faut-il que l’analyste opère pour être un convenable rhéteur ? C’est là que nous arrivons à une ambiguïté. L’inconscient, dit-on ne connaît pas la contradiction. C’est bien en quoi il faut que l’analyste opère par quelque chose qui ne se fonde pas sur la contradiction. Il n’est pas dit que ce dont il s’agit soit vrai ou faux. Ce qui fait le vrai et ce qui fait le faux, c’est ce qu’on appelle le pouvoir de l’analyste, est en cela que je dis qu’il est un rhéteur. » (J. Lacan, « Une pratique de bavardage ». Le séminaire, 15 novembre 1977, texte établi par J.-A Miller, Ornicar, Bulletin périodique du champ freudien, 19, 1979, p. 6).
En l’occurrence, Lacan savait de quoi il parlait. Plus un psychanalyste est adulé, plus son pouvoir de suggestion devient puissant. Chez celui qui fut la star de la psychanalyse française, le moindre geste conditionnait ses analysants à retrouver « en eux » sa théorie. François Perrier, qui fit sa didactique chez lui et fut longtemps un de ses disciples favoris, note au sujet de la « technique » des séances ultracourtes (moins de cinq minutes) :
« La technique, vue l’extérieur, pouvait sembler strictement arbitraire. Elle donnait un prix extrême à la moindre intervention : un geste, un froncement de sourcil étaient déjà un message. Les gens emportaient ce trésor : un signe, un grognement, un mot, cette caresse sur la joue, ce rejet, le fait d’avoir été appelé avant tout le monde, celui d’avoir fait antichambre pendant une heure. Ce climat saturé d’attente surprenait sans cesse. Et, comme Lacan ne disait rien, ou si peu, on interprétait tous ses gestes, jusqu’au moindre signe. » (F. Perrier, Voyages extraordinaires en Translacanie, Paris, Lieu Commun, 190 p., 1985. Italiques de Perrier). (Commentaires : la solitude, ou la « solitude » induite par l’analyste, est donc la clé maîtresse de la manipulation mentale. Plus l’individu est seul et investi par ses propres émotions ou ses sentiments, (comme l’admiration pour Lacan) plus la pensée « travaille », délire, interprète, sur tout et n’importe quoi avec le risque majeur de rendre l’individu qui était normal, avant une analyse, en une victime ayant intégré tous ses maux. « Renvoyé à lui-même » pendant une analyse, le sujet se transforme en un vulgaire objet. Il n’est plus « sujet ». Il n’est plus « individu-autonome-et-pensant », il n’est rien d’autre qu’une vulgaire patte à modeler, ou un vase que l’on peut remplir ou vider à sa guise. Voire, que l’on peut aussi briser. Il est donc tout à fait indiscutable, que « L’inconscient » des psychanalyses « n’existe » que parce qu’il y a la psychanalyse, ses disciples, ses analystes, et ses cadres manipulateurs. La solitude des gens, liée à leurs souffrances, n’est donc pas un terrain où l’on pourrait « prouver » la valeur opérante des théories de la psychanalyse, mais seulement, uniquement, exclusivement, un terrain de fabrication, ou de refabrication de « pathologies » et de soi-disant "symptômes" (… ?) dans l’unique but de la réification (comme un objet immuable et extérieur et qui serait prétendument "objectif") sans cesse renouvelée dans les esprits de la psychanalyse : elle n’est qu’un objet abstrait, qui ne crée que des abstractions circonstancielles aux conditions des possibilités mêmes liées à sa nature ; et ces abstractions toujours réifiées à leur tour, sont les conditions nécessaires à sa propagation, et sa survie dans le corps social ou chez un individu, comme idéologie dominante, totalitaire, et totalement inutile.
Par ces arguments, nos lecteurs verront peut-être une ressemblance avec ceux de Mikkel Borch-Jacobsen, contenus dans son livre "Folie à plusieurs" ou dans l'ouvrage collectif sous la direction de Tobie Nathan "La guerre des psys. Manifeste pour une psychothérapie démocratique". Borch-Jacobsen démontre que "l'inconscient" n'est qu'un jeu simulé par les "demandes d'inconscient" de l’analyste et qu’il n’est donc rien d’autre qu’un « artefact » produit par la situation suggestive de la cure, d’une part ; d’autre part, l’auteur démontre que s’il y aurait une « complaisance inconsciente » du sujet à répondre à cette « demande d’inconscient » de l’analyste ou de l’hypnotiseur, cela ne constitue pas davantage une preuve indépendante du processus de la cure de l’existence autonome d’un « inconscient » qui soit donc autre chose qu’une fabrication circonstancielle et "abstraite" par rapport aux problèmes réels du patient, au cours de la "relation" de manipulation mentale qui le lie avec l'analyste).
Toute thérapie s’expose au risque de conditionner le patient.
Le conditionnement du patient par la thérapie du psychothérapeute est-il évitable ? Pratiquement, non. L’essentiel est de prendre conscience du processus pour éviter de se laisser grossièrement piéger. Le problème est grave lorsque les interventions du thérapeute sont dogmatiques et qu’elles poussent un patient crédule dans une direction inopportune. C’est le cas par exemple quand la thérapie est consacrée à la recherche des souvenirs ou des fantasmes de la prime enfance alors qu’il serait infiniment plus utile d’apprendre comme se défendre face à un manipulateur ou comment se libérer de schèmes de pensées démoralisants.
Par avoir pratiqué successivement la psychanalyse et les TCC, je peux dire que la relation de dépendance est beaucoup plus forte en psychanalyse que dans les TCC. C’est ce qui explique que les patients en analyse abandonnent vite les raisons pour lesquelles ils ont entamé la cure (des troubles qui les font souffrir et que la psychanalyse, bien souvent, ne parvient pas à faire disparaître) au profit des objectifs assignés par l’analyste : analyser de rêves, se souvenir d’expériences sexuelles de l’enfance, faire accepter les symptômes. S’il se pratique « quelque part » un conditionnement des esprits, ce n’est pas chez les comportementalistes qu’il faut d’abord le chercher, mais bien chez Freud et ses disciples, dont beaucoup sont plus intéressés par le pouvoir et l’argent que par l’étude des interactions au cours de leurs très longues et coûteuses analyses. »
(In : Jacques VAN RILLER. « Le livre noir de la psychanalyse ». Éditions les arènes. Sous la direction de Catherine Meyer, Paris, 2005, pages : 392 – 399).
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Psychanalystes, dehors ! Et, pour vivre heureux, vivons cachés.
Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".
Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.
Nous estimons qu'il est pertinent, plus que jamais, de citer Antonio Gramsci :
"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".
Mais citons Karl Popper : "L'optimisme est toujours de rigueur".
Et nous-mêmes : "Restons citoyens, restons vigilants, mais, renonçons à la violence et à l'intolérance. Travaillons à sauvegarder la citoyenneté, à en améliorer le contenu et les pouvoirs, les libertés autant que les responsabilités".