jeudi 4 décembre 2014

Didier PLEUX. Pédiatres et psys : que reste-t-il de Dolto ?












« Pédiatres et psys »

« Pour les professionnels, la grille de lecture psychanalytique est forcément satisfaisante. Je me souviens de ma fascination pour Le Cas Dominique lorsque j’étais étudiant en psychologie. Comment ne pas être enthousiasmé par cet adolescent libéré de sa schizophrénie en douze séances. J’ai retrouvé le livre, relu toutes mes annotations en marge : « essentiel », « la force de l’inconscient », « un oedipe raté ».

L’inconscient était là, omniprésent. Derrière les comportements les plus aberrants, il existait toujours une explication cachée, un « sens » que nous découvrions peu à peu. Nous avions l’impression d’entrer dans un monde jusque-là inaccessible, et cela semblait si lumineux. D’ailleurs, sur un des sites dédiés à Françoise Dolto, un titre parle de lui-même : « Le miracle Dolto ». Et l’auteur de nous rappeler cette histoire d’un petit enfant psychotique pour qui la machine à coudre de la maman était le symbole de l’absence de père. Rien dans le réel, tout se passe symboliquement, dans la construction invisible de l’inconscient, et seuls quelques initiés pourront vous donner les clefs de sa révélation.

Les difficultés d’apprentissage s’expliquent donc prioritairement par une déficience dans la construction de la personnalité de l’enfant, par un lien défavorable à la mère. L’hypothèse pédagogique n’est, elle, que secondaire. Les spécialistes préfèrent comprendre que les troubles comme la « labilité d’attention » et les attitudes d’échec traduisent un « Surmoi rigide et pathologique », que « l’inhibition » est liée à une pathologie phobique et que les « troubles de la mémoire » correspondent à certaines structures hystériques, que les « ruminations intellectuelles » signent un dysfonctionnement obsessionnel et que le symptôme d’agressivité relationnelle à l’école est souvent lié à une organisation dépressive de la personnalité.

Quant aux difficultés d’apprentissage des mathématiques ou dyscalculie, elles sont encore interprétées en tant que pathologie de la « relation » !

Aujourd’hui, les parents viennent trouver sans tabou les professionnels de la santé mentale, psychologues, pédopsychiatres, autrefois réservés aux enfants souffrant de pathologies. Puisqu’on leur a appris qu’il y avait « autre chose » qui se construisait malgré ou à cause de leur éducation, autant s’adresser à ceux qui « savent ». Dans notre culture, dès que l’enfant « a un problème », c’est qu’il y a quelque chose en dessous : les enseignants alertent les psys dès la moindre démotivation scolaire, les parents courent voir le spécialiste pour qu’il aide leur enfant à s’alimenter mieux, à se coucher tôt, à mieux se concentrer sur les devoirs…bref, à pallier leur non-savoir-faire éducatif. L’inconscient est en jeu, cela ne les concerne plus.


À l’école.

Le contenu des études de psychologie dans les années 1970, que ce soit en éducation spécialisée, en sciences de l’éducation, en psychologie et psychopathologie, était centré sur la psychanalyse. Aujourd’hui, si l’on consulte sur Internet les programmes enseignés en IUFM, Instituts régionaux de travailleurs sociaux et différentes universités, on ne voit pas grand changement. Il existe des ouvertures – les neurosciences notamment retrouvent leurs lettres de noblesse, mais dès qu’il s’agit de psychopathologie, aucune référence aux approches autres que psychanalytiques. De la classe de terminale (en philosophie et en lettres) aux études universitaires, l’élève n’apprendra qu’une chose : seule la psychanalyse soigne les problèmes psychiques. Qu’il devienne enseignant, assistant social, éducateur ou psychologue, il ne connaît que le discours unique. Qu’il décide de devenir journaliste, il ne retiendra que l’enseignement unique, d’où le discours freudien de nombreux rédacteurs et interviews « psy » des revues dites spécialisées qui ne sont, par la majorité de leurs articles, que des magazines de psychanalyse appliquée, souvent par l’ignorance des autres approches.

Il y a une dizaine d’années, j’ai été invité dans un IUFM, et j’y avais critique Françoise Dolto ; aucune autre invitation depuis malgré trois ouvrages sur la démotivation scolaire et l’éducation. Puis, il y a deux ans, j’ai eu l’outrecuidance d’interpeller un responsable pédagogique de l’IUFM de ma région lors d’une émission de télévision régionale : pourquoi enseignez-vous encore Dolto ? Ma question n’obtint aucune réponse mais surtout des regards désapprobateurs des invités et des animateurs. J’avais la sensation d’être réactionnaire !... Pourtant, contester la pensée unique, n’est-ce pas plutôt révolutionnaire ?

Comment Françoise Dolto analyse-t-elle la démotivation scolaire ? Regardons le cas de Sébastien, 10 ans : « Enfant très nerveux, indiscipliné, menteur, autoritaire. Il n’apprend rien en classe, le maître ne peut plus le supporter… » Ses conseils : « Ne pas lui dire deux fois [à l’enfant] de se lever pour aller à l’école. Tant pis s’il ne se lève pas… » S’il y a blocage, il ne faudrait pas contraindre l’enfant… Peut-être, pour certains. Mais non pour beaucoup d’autres. (…).

Autre cas Didier, 10 ans et demi, souffrant d’un « retard scolaire considérable… » À la lecture, nous comprenons que le petit Didier a bénéficié au départ d’une bonne évaluation de son potentiel et que les séances de soutien et de revalorisation ont dû participer pour beaucoup au « déblocage » et à l’actualisation de ses capacités. L’interprétation fuse aussitôt : le pronostic de Didier est bon, « L’Œdipe tardif réussit mal à l’école… de nombreux problèmes scolaires trouvent ainsi leur origine dans des désirs oedipiens non résolus. »

Que nous dit la théorie psychanalytique sur la scolarité de l’enfant ? Qu’il n’y a pas d’adaptation à l’école si le complexe d’Œdipe persiste. Elle nous dit qu’un enfant de 6 ans qui entre en classe de CP peut investir le scolaire, parce que sa sexualité serait mise en sourdine dans cette période de « latence ». Drôle de « latence » ! Comme si tout se passait sans heurts à cet âge, alors que, bien au contraire, le jeune enfant entre dans une période de « turbulence » : premières acquisitions difficiles à l’école, compétitions avec les pairs, sortie de la petite enfance.

Mais attention ! Si l’enfant est encore trop attaché à sa mère (ce qui arrive très souvent à cet âge), cela signifie qu’il n’a pas désinvesti ses « relations oedipiennes » et qu’il sera incapable d’avoir une nouvelle « relation d’objet » avec son enseignant. Il faudra donc consulter un psychanalyste pour régler à tout jamais la question oedipienne, sinon, l’enfant s’enfoncera dans les dysfonctionnements.

Les parents tombent facilement dans le panneau analytique : toute difficulté scolaire révèle un problème sur le plan relationnel. Alors qu’on pourrait faire tout autrement et procéder à une analyse fonctionnelle du problème pour examiner le dysfonctionnement scolaire dans sa totalité. Il s’agirait alors d’une approche :

- Opératoire : comment l’enfant apprend-il ? Avec quels outils ? Comment s’en sert-il ?
- Contextuelle : où et avec qui dysfonctionne-t-il ?
- Affective ou « conative » : quelle attitude a-t-il devant les difficultés d’apprentissage ? Comment se motive-t-il ou se démotive-t-il ?
- Et éducative : quelle est l’influence de l’éducation parentale par son acceptation des contraintes scolaires ?

Je suis psychologue cognitiviste et je sais bien que l’opération, comme on l’appelle (opérer sur l’environnement concerne bien l’apprentissage), est interactionnelle (dans la relation aux autres), affective (dans le vécu émotionnel) et instrumentale (avec les « outils » du fonctionnement opératoire ou mental).


À la maison.

La psychanalyse a tellement imprégné notre culture que la plupart des parents considèrent comme une vérité révélée l’existence du complexe d’Œdipe ou des différentes phrases qui jalonnent le développement de l’enfant. L’alimentation (sein ou biberon), l’acquisition de la propreté, la naissance d’un autre enfant, tout est un enjeu essentiel, un moment à ne pas rater au risque de laisser à jamais des cicatrices indélébiles dans l’inconscient de l’enfant.

Nos enfants suivraient un parcours déterminé. Nous apprenons tous, parents, éducateurs, psys et enfants (en classe de philo), qu’il existe des stades incontournables du développement psychique : stade oral, anal, oedipien, phallique et la fameuse crise d’adolescence. Et, quoi que nous fassions, ce n’est pas notre action mais la problématique inconsciente qui déterminerait la réussite à tel ou tel stade, l’intégration, inconsciente, d’une étape d’évolution ou la volonté de régression. Quelque chose nous dépasse.


Une conception qui date.

Françoise Dolto était médecin pédiatre dans les années 1950. Souvenons-nous du contexte. Pour la première fois, nous entendons un expert nous dispenser de ce respect absolu des parents jusque-là enseigné. Comment ne pas adhérer à quelqu’un qui contestait enfin la sacro-sainte famille ?...

Françoise Dolto a connu la génération des actuels quinquagénaires, les gifles qui partaient, parfois sous n’importe quel prétexte, à la maison. Elle a subi ce manque de communication, cette absence de dialogue quand elle aurait tant aimé pouvoir parler, partager. Elle se souvient de ces peurs au ventre quand il s’agissait du bulletin trimestriel. Elle sait à quel point il pouvait être dur ne pas exister dans un repas de famille, d’avoir a subir les quolibets, les remarques cinglantes des adultes. Certains parents avaient déjà perçu le bien-fondé du respect de l’enfant et savaient allier l’autorité (on ne fait pas ce qu’on veut quand on est enfant) avec une tolérance éducative (deviens ce que tu dois devenir). Ceux-là n’avaient pas besoin de leçon éducative de la part des psys. Mais les enfants qui avaient grandi dans l’après-guerre avaient souvent été niés par le monde des grands. Devenus adultes, ils ne pouvaient qu’acquiescer aux propos de cette praticienne qui disait tout haut ce qu’ils avaient souffert tout bas ; l’enfant existe, il a besoin d’un regard positif pour grandir ou s’épanouir. Désormais, les nouveaux parents allaient tout faire pour que l’enfant soit heureux, reconnu, autonome.

Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai admiré ces nouvelles théories. Dolto, elle-même était victime de ces mères rejetantes : elel disait combien elle avait souffert au décès de sa sœur aînée Jacqueline. À la perte de cette sœur s’était surajoutée cette réflexion cinglante de sa mère qui aurait préféré que ce soit elle, la petite Françoise alors âgée de 12 ans, qui disparaisse. Un trauma affectif réel et plus tard la rencontre avec l’interprétation psychanalytique qui expliquerait tout : la mère abusive à l’origine du mal-être de la jeune Françoise Dolto. Qui n’a pas retrouvé à un moment ou un autre de telles blessures causées par les maladresses parentales ? À cette époque, elles étaient légion : l’enfant était souvent le bouc émissaire de tensions familiales et il devait subir le monde adulte pour se forger un caractère.

Pour Françoise Dolto, tout sera désormais fait pour protéger l’enfant victime du monde adulte et de ses abus de pouvoir. Ce que sa fille, Catherine Dolto-Tolich, résume si bien :

« Avoir su imposer sa vision de l’enfant comme sujet désirant dès la conception, avoir fait entendre la souffrance des tout-petits en leur rendant ainsi leur dignité, avoir introduit comme une notion primordiale le respect de leur personne, constitue sa victoire sur l’enfant douloureuse qu’elle fut. »


Que dit la psychanalyse sur l’enfant ?

Les « stades » de l’évolution de l’enfant.

L’inconscient – et ses stades d’évolution – est le même pour tous : pour chacun une lecture unique.
Tout le monde a entendu parler des stades oral, anal, phallique. Comme le souligne Jaques Van Rillaer, cette théorie n’est pas dépourvue d’intérêts ni de bénéfices :

- La phase orale, durant laquelle prédomine la zone buccale, permet de rappeler l’importance de la façon de nourrir,
- La phase anale, caractérisée par l’apparition des dents, le renforcement de la musculature et la maîtrise des fonctions sphinctériennes, contribue à supprimer les sentiments de honte liés à la défécation,
- La phase phallique, dominée par le pénis et par le clitoris, déculpabilise les jeux sexuels des enfants.

Cela étant, qu’est-ce qui nous dit que ces hypothèses sont fondées ? Où sont les observations, les études qui valident ces propositions ? C’est la question par Jacques Lecomte :

« Ces axiomes, parfaitement hypothétiques et qui n’ont jamais reçu, eux non plus, la moindre démonstration expérimentale, sont pourtant utilisés couramment par les psychanalystes ; ils ont même été adoptés par le grand public. On peut supposer que leur succès dérive du fait que Freud les a présentés, non comme des hypothèses à confirmer ou infirmer, mais comme des réalités incontestables.

Peu importe aux psychanalystes qu’il n’y ait pas d’hormone sexuelle sécrétée dans tous le corps et donc y circulant. Peu leur importe également qu’on puisse trouver fort étrange cette affirmation péremptoire qu’avançait Freud : « Les glandes sexuelles ne sont pas la sexualité ».

Parler de « sexualité orale » n’a pas davantage de sens, étant donné l’absence de substance sexuelle au niveau de la bouche. Mais, fidèle à ses carambolages de notions invérifiables, Freud affirme que le besoin de satisfaction que le nourrisson exprime lorsqu’il suçote prouve bien que « ce besoin peut et doit être qualifié de sexuel ».

La notion de sexualité infantile ne présente pas le moindre élément scientifique ».

Comme il est également regrettable que beaucoup d’autres étapes du développement de l’enfant se trouvent réduites, voire oubliées devant cet incontournable développement psychosexuel. Quid de la socialisation de l’enfant, sous-entendu pendant la période de latence : rapports à l’autre ? Idem pour l’acquisition du jugement moral, l’époque des apprentissages scolaires, etc. C’est cela qui choque : tout ce qui est réel est mis au second plan, ce qui importe est de signifier que la construction psychologique se fait en dehors de la réalité, inconsciemment, à des moments clefs de l’évolution sexuelle, à des stades où tout ratage générera (…) pathologie. Tout est « logique » pour les freudiens : les stades de l’évolution de l’enfant ne répondent qu’à l’unique hypothèse de la suprématie de la libido dans le développement. Seul l’aspect pulsionnel est pris en compte.

Une autre obligation se fait jour : tout être humain doit évoluer selon ces étapes dans une chronologie absolue, sinon, c’est la névrose ! Que fait-on de « décalages horizontaux » (tout individu, dans tout modèle général, signe sa spécificité dans le stade qu’on lui propose) et des « décalages verticaux » (l’homme n’évolue pas selon le modèle voulu et traduit souvent des précocités ou des retards de maturation) ?

Comment peut-on définir un modèle général du développement psychique de l’enfant ? Les enfants ont des tempéraments différents, un code génétique différent, nous ne pouvons pas négliger toutes ces disparités. Outre le milieu social qui interagit toujours avec lui et qui ne saurait être le même pour tous, outre sa propre expérimentation du milieu, nous ne pouvons éviter de parler de tempéraments introvertis ou extravertis, mais aussi des attitudes. Entre des attitudes infantiles d’anxiété, de dévalorisation ou d’intolérance aux frustrations, que de différences ! Et que d’attitudes parentales différentes nécessaires !

Certains diront que le modèle n’est qu’un cadre, que chaque être humain traverse ces différents stades selon sa maturation ; ainsi, suivant l’humeur du spécialiste, nous allons trouver des complexes d’Œdipe précoces, à trois ans, ou tardifs, à l’adolescence… Une fois de plus, tout est fait pour correspondre à la théorie et éviter toute critique : le modèle devient « spécifique » et n’est donc plus « général ».


L’inconscient de votre enfant.

Voici à peu près le discours induit par les théories psychanalytiques : parents, vous ne pouvez pas voir votre enfant tel qu’il est. Ce qu’il fait, ce qu’il vous montre n’est qu’apparent : une autre personne, vraie celle-là, se construit en parallèle de la réalité. Et cette identité inconsciente s’est forgée dans les toutes premières années de l’enfance quand ce n’est pas dans les tout premiers mois, jours ou moments de la conception.

De Mélanie Klein à René Spitz et Françoise Dolto, le déterminisme règne chez les fondateurs de la psychanalyse des enfants :

« Tout événement vécu par une personne, quand il lui a été attribué un sens, reste inscrit en elle de façon indélébile. »

Cette phrase de Dolto reprend l’hypothèse freudienne incontournable : les traumatismes fragilisent l’être humain, ils le marquent dans son inconscient. Et, pour Françoise Dolto, l’histoire humaine commence dès la conception.

« Les enfants entendent tout, ils se souviennent…dès les premières heures… ».
« Dans l’inconscient l’enfant sait tout ». « Les paroles vont directement à l’inconscient. »
« À 16 mois, tout est formé dans l’inconscient. »
« Nous, les psychanalystes, nous avons la preuve que l’enfant enregistre les paroles dès les premières heures… on retrouve ça dans la psychanalyse, dans les rêves. »

Pourtant, on sait aujourd’hui que, si le bébé est dès la naissance capable de reconnaître la voix de sa mère, il ne peut accéder au langage que bien plus tard ; entre 7 et 10 mois pour avoir la maturation corticale qui lui permet ses premiers babillages – étape essentielle du développement de la parole -, et entre 9 et 17 mois pour la découverte du sens des mots. Comment pourrait-il être capable de suivre une conversation d’adulte ? L’idée est belle mais totalement irréaliste.

Pourtant les croyances n’ont pas besoin de preuves. Lorsqu’il s’agit de psychanalyse, la véracité des propos n’est jamais réclamée. C’est tout l’inverse pour les autres disciplines. Je me rappelle cette critique de mon directeur d’études lorsque je préparais ma thèse et m’insurgeais quelque peu contre les différences de traitement pour doctorants. Je me plaignais qu’un seul cas suffise à valider la thèse d’un doctorant en psychopathologie (option psychanalytique) alors que j’étais astreint à des groupes témoins savamment échantillonnés pour vérifier quelques hypothèses de travail en psychologie développementale. Ce n’était pas la même chose, la psychopathologie n’exigeait pas les nouvelles normes expérimentales du doctorat. J’étais dans le domaine scientifique : pour moi, c’était inévitable d’opérationnaliser mes hypothèses de travail pour les valider…Quant aux autres doctorants, point de preuves à fournir…

Derrière le « rien n’est instinct, tout est langage » de Françoise Dolto, on comprend que l’enfant ne saurait être considéré comme un petit animal à dresser, ce qu’il ne viendrait à l’idée de personne de remettre en cause. Mais l’enfant manifeste aussi des comportements pulsionnels très primaires que le parent se doit de réguler, et qui ne procèdent pas d’un sens caché. Un enfant qui réclame constamment de la nourriture ne révèle pas forcément un déficit affectif, un autre qui exige constamment des jeux ne traduit pas pour autant une demande relationnelle. Les enfants sont le plus souvent victimes de leur principe de plaisir, et, si nous les laissions faire, il y a fort à parier qu’ils ne cesseront de manger, de jouer, qu’ils refuseront tout frein à leur désir d’omnipotence et surtout toute contrainte ou frustration à venir.

Ce n’est pas enfermer l’enfant dans un statut de « pervers polymorphe », c’est tout simplement être lucide sur la maturité de l’enfant : il deviendra mature, mais cela ne se fera ni rapidement ni naturellement. Cela se fera avec l’éducation des adultes. « Un homme, ça s’empêche », cette réflexion du père d’Albert Camus définit bien ce que n’est pas encore l’enfant et ce qu’il est réellement : un homme en devenir mais pas encore adulte. Il ne peut donc « s’empêcher » tout seul (se frustrer volontairement pour s’accommoder au principe de réalité). C’est déjà dur pour les adultes, alors pourquoi laisser l’enfant seul pour gérer ses pulsions et son principe de plaisir ?

Par ses actes, l’enfant veut-il toujours signifier quelque chose ? C’est parfois le cas, mais pas toujours. Quel praticien n’a pas rencontré un enfant qui refusait d’aller se coucher ou de manger à la suite d’un déménagement mal préparé ? Quel parent n’a pas vécu les angoisses du dimanche soir chez un enfant, avant la fameuse reprise de l’école le lundi ? Et que dire des maux de ventre avant le devoir surveillé ? Mais, très souvent, il n’existe aucun sens caché derrière des comportements ou attitudes infantiles apparemment significatifs. Un petit enfant peut hurler dans un supermarché uniquement parce qu’il veut la friandise refusée. Un autre petit faire des histoires au moment du coucher parce qu’il ne veut pas quitter le monde adulte et ses loisirs, une émission de télévision par exemple. Au repas, il peut rejeter un mets nouveau parce qu’il ne veut pas manger autre chose que du sucré et du mou. Idem à la cantine, il peut refuser le repas de l’école parce qu’il n’aime pas ce qu’on lui propose et non parce qu’il évite une situation relationnelle angoissante. Un enfant peut négliger une matière scolaire parce qu’il excelle dans la matière qu’il aime et n’écoute pas dans celle qu’il apprécie peu. Idem dans une activité de loisir : il peut arrêter tel sport parce que l’entraîneur ne lui convient pas et non parce qu’il souffre d’un quelconque rejet de l’adulte ou de ses pairs. La liste serait trop longue pour bien cerner ce qui appartient à la souffrance réelle de l’enfant ou à sa simple intolérance aux frustrations.

Les conséquences pour les parents.

La peur d’être un mauvais parent.

La psychanalyse et ses certitudes sur le développement psycho-affectif de l’enfant participent grandement à la permissivité parentale. Non parce qu’on demanderait aux parents de tout laisser faire et de favoriser l’usurpation du pouvoir familial par nos enfants ; c’est plus fin que cela. Il se passe la chose suivante : les parents reçoivent des notions qui leurs sont assenées comme des vérités révélées, de telle sorte qu’il n’est plus question de « bon sens éducatif » ni d’intervenir pour interdire vraiment, pour frustrer l’enfant s’il le faut.

S’il y a bien sûr du positif dans certaines affirmations freudiennes, j’y vois le plus souvent le véritable creuset de la permissivité parentale puisque les limites éducatives s’annulent devant la toute-puissance de l’inconscient.

Si, en tant que parent, j’accepte cette croyance en la toute-puissance de l’inconscient, je me sens obligé de tout bien faire pour l’épanouissement de mon enfant. De plus, j’ai peur que tout incident, dès la grossesse, ait des représentations déterminantes pour l’avenir. Désormais, je ne suis plus seul avec mon bébé : chacun de mes gestes sera vécu, interprété à sa façon et ce en dehors de toute réalité. Il ne me reste plus, comme parent, qu’à éviter tout événement qui ne ferait que participer au malheur, inconscient, de mon enfant. Plus de bon sens éducatif, mais la quête incessante de ne pas heurter la maturation psychique inconsciente de mon enfant. L’autoritarisme a changé de camp.

Ce n’est plus le parent qui détient un pouvoir absolu, c’est l’enfant lui-même qui, par son inconscient, filtre, interprète tout ce que vous faites, un nouveau  Big Brother est à l’œuvre : l’inconscient de l’enfant entend tout, voit tout, détecte tout, même les choses les plus cachées, les plus intimes. L’inconscient de l’enfant vient d’aliéner la liberté individuelle du parent qui n’osera plus être parent mais écoutera bien volontiers les conseils de la psychanalyse pour ne pas nuire à sa progéniture. C’est exagéré ?

« Il suffit parfois de quelques semaines pendant lesquelles la mère « oublie » sa grossesse pour que l’enfant risque de devenir psychotique. »

Aucun parent ne peut résister aux chants des sirènes de « sens ». Combien se trouvent impuissants au moment de l’apprentissage de la propreté par crainte de provoquer, chez l’enfant, des troubles irréversibles, puisqu’il ne s’agit pas d’un simple apprentissage mais de la relation parents-enfants.

« Le caca, c’est un pénis en érection, d’où l’angoisse de castration »
« Le pipi au lit, c’est la relation à la mère. »
« Le frère mord le petit, surtout en pas le gronder ! C’est une réaction d’angoisse…il veut manger !...un enfant doit obéir à lui-même. » [Non, vous ne rêvez pas…].

Et, si je n’adhère pas aux croyances, que m’arrive-t-il ? Pas question d’être naturel ! Tous vos gestes, parents, signent des actes inconscients, des choses insoupçonnables. Reprenons quelques réflexions doltoïennes.

La première à propos d’un père qui se fâche devant la médiocrité des résultats scolaires de son fils :

« Un père qui a fait ça a un complexe d’infériorité, il ne supporte pas que son fils soit mauvais à l’école. »

Si vous êtes un peu trop câlin :

« Une mère qui parle, qui écoute est plus importante qu’une mère qui embrasse. »
« Les enfants subissent les mères qui embrassent. »
« Un enfant n’a pas besoin d’être embrassé. »
« L’embrasser, c’est le manger ! »
« Après 3 ans, l’embrasser n’est pas bon. »

Vous devez réguler vos pulsions cannibaliques ou incestueuses, parents pervers. Tout doit être mesuré à l’aune de l’inconscient de l’enfant ; entre le peu d’affectivité de certains parents du début du XX° siècle et les nouvelles injonctions de l’émission de radio des années 1970, quelle réelle différence ? Ne pas laisser libre cours à l’affectivité sous peine de … Discours repris par Edwidge Antier : « Embrasser un petit sur la bouche, c’est de l’abus » [là, par contre, je suis d’accord..] Il y aurait de l’inceste partout ? [non, bien sûr, mais quand même, embrasser son enfant sur la bouche, c’est une limite qu’il ne faudrait jamais franchir. On l’embrasse sur la joue, mais sur la bouche…. ? Pas d’accord] Quel rapport entre le bisou sur les lèvres d’un enfant et un acte purement sexuel, la psychanalyse confond bisous et baisers langoureux ?...[Tiens, sur ce point précis, je suis d’accord plutôt avec les psychanalystes, par contre, pour le reste….] Le principal est de répondre au dogme : l’enfant serait prisonnier de ses désirs incestueux, vous l’avez été aussi, parents, donc interdisez-vous toute spontanéité affective qui ne peut être qu’ambiguë ! [Pas d’accord ! Un baiser sur la bouche, c’est très ambigu. Pourquoi ? Parce que, dans notre culture, ce sont les adultes ou les adolescent qui ont recours à cette pratique lorsqu’ils ont atteint un certaine intimité affective, plutôt très intime d’ailleurs, et un baiser sur la bouche, est fortement connoté sexuellement, c’est indiscutable, je pense. C’est « culturel »]

(In : Didier PLEUX. « Le livre noir de la psychanalyse ». Sous la direction de Catherine Meyer. Editions les arènes, Paris, 2005. « Education et psychanalyse », pages : 477 – 488).















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Psychanalystes, dehors ! Et, pour vivre heureux, vivons cachés.

Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".

Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.

Nous estimons qu'il est pertinent, plus que jamais, de citer Antonio Gramsci :

"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".

Mais citons Karl Popper : "L'optimisme est toujours de rigueur".

Et nous-mêmes : "Restons citoyens, restons vigilants, mais, renonçons à la violence et à l'intolérance. Travaillons à sauvegarder la citoyenneté, à en améliorer le contenu et les pouvoirs, les libertés autant que les responsabilités".

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