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"La Potion Magique"
« Je serai sous l’effet de la cocaïne que j’absorberai pour maîtriser ma terrible impatience. » Sigmund Freud, 1884.[1]
« ’’Je l’ai fait’’, dit ma mémoire. ’’Impossible’’, dit mon orgueil et il n’en démord pas. En fin de compte ¾ c’est la mémoire qui cède. »
Friedrich Nietzsche, 1886.[2]
L’incursion de Freud dans la cocaïne mélange trois épisodes différents diversement appréciés, de portées inégales, et qui ont subi plusieurs degrés de désinformations : la découverte de l’anesthésie locale, son prosélytisme, et sa consommation personnelle.
Cocaïnum Muriaticum, solution à 5%
La découverte de l’anesthésie locale par la solution “ muriatique ” (chlorhydrate) de cocaïne durant l’été 1884, a été le fait d’un futur ophtalmologiste alors âgé de 27 ans : Karl Koller.[3] Et Freud n’y fut pour rien, contrairement à ce qu’il a fait croire. Comme le constatait avec délicatesse Hortense Koller-Becker, la fille du découvreur, fréquemment cette découverte a été attribuée à Leopold Königstein, parfois à Freud, mais l’histoire de l’anesthésique a été l’objet de nombreuses déformations, « presque toujours dans la littérature de vulgarisation et souvent couplées avec le travail de son vieil ami Sigmund Freud. »[4]
Dans les laboratoires d’Amérique du Nord et surtout d’Europe les recherches allaient bon train durant la seconde moitié du siècle. Sur le vieux continent l’alcaloïde avait été extrait de la divine plante erythroxylon coca par l’allemand Friedrich von Gaedeke en 1855, puis Albert Niemann en fit l’analyse chimique et le cristallisa en 1859 à Göttingen. Dans leurs observations Karl Damian Ritter Schroff en 1862 puis le médecin russe Vassili von Anrep en 1880, avaient déjà pressenti les capacités analgésiques de la substance sur les muqueuses : l’un ne sentait plus ses lèvres ni sa langue, l’autre ignorait la piqûre de l’aiguille. L’idée était donc suspendue dans l’air du temps, n’attendant que sa capture. En Autriche, les revues spécialisées et manuels pharmacologiques dont disposaient les étudiants en médecine faisaient mention de ces travaux empiriques. Comme d’autres, les trois amis Leopold Königstein, Sigmund Freud et Karl Koller en avaient pris connaissance mais seul le dernier fera preuve d’audace et de méthode.
Freud rencontra la molécule au printemps 1884, commença à la goûter, puis à la savourer, et fit son apologie dès son premier article rédigé très rapidement en juin. Il était alors, comme souvent, impatient, et pressé de rejoindre à Hambourg-Wandsbek Martha Bernays, qu’il n’avait pas vue depuis un an. Pour l’heure, il s’y préparait avec entrain, grâce à ce qu’il appelait « la poudre magique », et débordait d’énergie.
Notons que l’intoxication par la cocaïne distrait fortement l’attention et la mémoire, même des meilleurs. Son souvenir des événements de l’époque sera encore bien embrouillé dans son autobiographie de 1924 : Freud y assurera qu’en juin 1884 il avait été séparé de Martha pendant deux années, alors qu’elle avait quitté Vienne un an plus tôt, le 14 juin 1883 ; il soutiendra également en 1923 au Professeur Meller puis à Fritz Wittels qu’il attendait alors ces retrouvailles depuis deux ans, peut-être plus...[5]
Il annonça alors à Martha qu’à cette prochaine rencontre ça allait barder, car, lui écrivait-il, « prends garde, ma Princesse ! Quand je viendrai, je t’embrasserai à t’en rendre toute rouge et te gaverai jusqu’à ce que tu deviennes toute dodue. Et si tu te montres indocile, tu verras bien qui de nous deux est le plus fort : la douce petite fille qui ne mange pas suffisamment ou le grand monsieur fougueux qui a de la cocaïne dans le corps. Lors de ma dernière grave crise de dépression, j’ai repris de la coca et une faible dose m’a magnifiquement remonté. Je m’occupe actuellement de rassembler tout ce qui a été écrit sur cette substance magique afin d’écrire un poème à sa gloire. »[6] Sigmund Freud était distrait, et avait trois motifs pour son « excitation inouïe » : l’amour, la poudre, et l’ambition.
Dans cet article, « Über Coca » rédigé en quelques jours et publié le 1er juillet 1884, seul le dernier paragraphe faisait brièvement allusion à ce que disaient déjà les publications du moment, dont étaient informés ses collègues autant que lui : « les applications qui reposent sur la propriété anesthésiante devraient donner bien d’autres résultats encore. »[7]
Freud rejetant d’un revers de manche les mises en garde — qui sont pour lui des ragots, « des racontars » — contre un produit déjà réputé dangereux, s’intéressait alors aux effets stimulants sur l’état général (par voie orale) du « remède miracle », puis aux vertus euphorisantes (par voie nasale) d’une drogue dont il fera une panacée par expérience personnelle et un produit de substitution (par injection) de l’addiction à la morphine. L’anesthésie locale (instillation et injection) n’était absolument pas son centre d’intérêt, et il passera à côté de la gloire.
Quand Freud revint de vacances, son collègue Karl Koller avait franchi la dernière étape dans le laboratoire de Stricker. Précédée d’un mûrissement rapide du savoir, la découverte de l’anesthésique avait demandé tout au plus une poignée de jours d’expérimentations habiles à la fin de l’été 1884, en son absence. Le 15 septembre Josef Brettauer lut le texte de Koller au congrès d’ophtalmologie d’Heidelberg, et obtint l’ovation ; le 17 octobre suivant Koller fit un tabac devant la noble et célèbre Société Impériale de Médecine de Vienne ; en quelques semaines sa réputation se répandit comme une traînée de poudre dans les milieux médicaux et paramédicaux au niveau mondial. Et puis les stocks de cocaïne furent vite dévalisés, alors que son prix passait au meilleur marché de 2,5 à 800 dollars le gramme !
C’était fini, Karl Koller avait définitivement triomphé.
Les suites sont curieuses.
Dès le 9 novembre jusqu’au 4 décembre 1884, Freud entreprit avec ardeur une série d’expériences pour évaluer les effets de l’alcaloïde dans la force musculaire grâce au dynamomètre d’Exner, dont il fut lui-même le seul sujet absorbant de copieuses rasades de décoction cocaïnique. Ses résultats, inutilisables car la confrontation avec d’autres travaux était définitivement impossible, furent publiés le 31 janvier 1885. Les éructations du sujet Freud sont notées en détail à chaque fois. Mais on cherchera vainement le rapport entre les doses de cocaïne ingérées (on en ignore l’unité) et les variations de la force d’une part, et d’autre part les relations qu’il dit découvrir entre la force et la courbe des températures (aucune mesure thermométrique).[8]
C’était le travail d’un amateur, bâclé dans l’urgence du besoin de se racheter et de rattraper le temps perdu. L’indigence de la méthode, étonnante au regard des standards de la médecine expérimentale de l’époque, la rendait totalement non reproductible, donc invérifiable. « La technique en était trop simple, l’exposé incertain et fait sans esprit critique. C’était l’œuvre d’un débutant ordinaire », reconnaît son biographe attitré.[9] Et un nouvel échec aussi, dans l’unique « expérimentation » qu’il ait entrepris seul.
Enfin, Freud rapporte que « Karl Koller conçut, indépendamment de mon effort personnel, l’heureuse idée de provoquer une anesthésie et une analgésie complète de la cornée et de la conjonctive au moyen de la cocaïne dont on connaissait depuis longtemps l’effet neutralisant sur la sensibilité de la muqueuse. »[10] Donc tout le monde le savait. L’auteur rappelle également qu’il avait lui-même attiré l’attention de ses lecteurs sur l’intérêt de la substance en anesthésie dès son premier article paru en juillet 1884, avant la découverte en question. Si l’on réfléchit bien aux sous-entendus, Koller, en définitive, avait cueilli sans effort le fruit d’une plante que d’autres firent pousser à sa place, et Freud faisait partie de ces jardiniers précurseurs. Admettons. Mais, avant Karl Koller, personne n’avait signalé l’effet de la substance sur la cornée. L’autre implication de sa rhétorique est qu’il faisait à ce moment un « effort personnel » dans la même direction que Koller, ce qui est simplement faux. Sigmund Freud n’avait rien cherché et n’avait rien trouvé.
Une quarantaine d’années plus tard, en 1924, l’admirateur Fritz Wittels s’apprêtait à publier la première biographie de son maître, et lui en adressa une copie. Dans cet ouvrage Wittels dépeint Freud comme un héros doté du « complexe de Jéhovah », objet d’un culte fanatique, un despote intolérant, incapable de reconnaître ses erreurs, coupable de légèreté avec la vérité historique, et responsable d’exécutions sommaires des opposants, nombreuses dans les rangs de la Société Psychanalytique de Vienne, dont les Minutes ont étrangement perdu les traces. Comme d’autres, Wittels dut quitter la Société en 1911. On comprend pourquoi il aura fallu attendre 70 ans pour que le lecteur français puisse à nouveau accéder, en 1999, au livre de Wittels, précédé de ses souvenirs, lesquels étaient enfouis depuis les années 40 dans la bibliothèque Brill à New York.[11] Car Freud y lut, entre autres choses, qu’il avait été profondément affecté par la perte de la priorité dans la découverte de l’anesthésique, et qu’il rumina pendant des années sa rancœur et les raisons de ses échecs. C’était là pour lui, après toutes ces hérésies et ces défections dans ses rangs, et au moment de l’apostasie de son élève Otto Rank, plus qu’il n’en pouvait supporter. Freud trouva la biographie extrêmement désagréable, « mauvaise, douteuse et trompeuse », et ajouta que l’auteur de l’infime brochure était d’un type immortel de fripouille (« Lausbube »[12]).
Sigmund Freud va fournir sur la découverte de l’anesthésie une réponse privée, puis aussitôt une autre, médiatique, destinée aux foules et à l’histoire, pour la propagande.
En premier lieu il va attaquer la personne de Wittels. D’abord, « Jupiter courroucé » suggéra lourdement à son prétendu détracteur de faire acte de contrition, et de corriger, lui écrit-il, « le péché commis par votre biographie ».[13] Ses lettres privées à Wittels sont sèches, méprisantes et sans concession.[14] Il s’y emploie à dénier avoir eu le moindre souci dans cette priorité, mais ajoute qu’en 1884 il pressentait l’emploi de la drogue en ophtalmologie et chargea Königstein de le faire en son absence. Mais quand il revint à la fin de l’été, son collègue « avait fait du mauvais travail et tout laissé tomber, et c’est un autre homme, Koller, qui avait fait la découverte. »[15] Ici le sous-entendu accable les qualités de l’ami Königstein, qui gâcha l’esprit et l’œuvre.
En 1933, Freud n’avait toujours pas décoléré, et il adressa à Wittels, alors aux États-Unis depuis 1928, la lettre antipathique qu’il méritait toujours : « en ce qui concerne vos ruminations et vos doutes sur votre méfait d’il y a dix ans, permettez-moi de vous faire remarquer que défaire est une tâche difficile en général et qu’il vaudrait mieux s’en remettre à la magie. »[16] En effet. La magie vint aussitôt, en 1933, dans un humble repentir révisionniste de Fritz Wittels, rectifiant sa publication de façon rétroactive « dans trois revues scientifiques de marque »[17]. Et « cette révision », ajoutera Wittels dans ses mémoires, « ne laissait rien à désirer en termes de confession et de rétractation. »[18] La révision historique déplut encore à Freud, Jupiter fulminant. Wittels dut à nouveau s’expliquer, puis s’humilier, sur le contenu de son livre et des articles correctifs. « J’en fus malade », écrira dans ses souvenirs le pitoyable biographe, qui pratiqua aussitôt une auto-analyse pour extirper les raisons morbides de la faute.
Il n’y eut aucune réconciliation entre les deux hommes, contrairement à ce que laissèrent croire les autorités freudiennes pour édifier les naïfs sur la bonté et la mansuétude de leur héros.
La réponse publique de Freud au livre de Wittels se trouve dans la célèbre Selbstdarstellung, qu’il rédigea d’un seul jet en août et septembre 1924, immédiatement après sa dernière lettre du 15 août à Wittels. Il y reprend, au sujet de l’incident anesthésie, les mêmes propos dilatoires, mais y rajoute une touche familiale. Il avait, affirme-t-il, demandé à l’ophtalmologiste Königstein de bien vouloir « examiner dans quelle mesure les propriétés anesthésiantes de la cocaïne pouvaient s’appliquer à l’œil malade. » Ensuite, il partit en vacances. A son retour de congé, c’est Koller, concède-t-il quarante ans après, qui avait empoché la palme, et à juste titre. Freud était prédisposé à faire cette imminente découverte, mais il dut à sa fiancée d’avoir été retardé dans la recherche — « je dois ici, revenant en arrière, raconter que ce fut la faute de ma fiancée si je ne suis pas devenu célèbre dès ces années de jeunesse » insiste-t-il —, même s’il ne lui a pas gardé rancune « de cette occasion manquée ».[19]
En fait, entre la rédaction de Über Coca, ou sa parution le 1er juillet 1884, et puis le séjour à Wandsbek en septembre, il s’écoula de nombreuses semaines durant lesquelles il ne réalisa, bien qu’il fut désœuvré, aucune recherche déterminée dans cette direction, car il n’y pensait pas. Et avant d’aller rejoindre Martha en août 1884, Freud avait indiqué à Leopold Königstein l’intérêt d’employer la solution de cocaïne pour les douleurs du globe oculaire en tant qu’analgésique, par voie orale, comme il l’utilisait lui-même pour ses gastralgies, et non par instillation, comme anesthésique de la cornée, ce qui eût pris une toute autre importance dans la délicate chirurgie de l’œil.
Leopold Königstein, de son côté, se préoccupait des effets de la cocaïne (vasoconstrictrice) dans l’inflammation oculaire. Et quand Koller affirma que l’alcaloïde était un parfait anesthésique de contact, Königstein répliqua à ce dernier qu’il se trompait.[20] Par contre, il est vrai que Sigmund Freud n’émit aucune protestation officielle pour faire valoir sa propre contribution. C’est Königstein qui, dans un conflit sordide, contesta à ce moment la priorité de la découverte de Koller. Mais en réalité Leopold Königstein avait essayé chez l’animal, après l’exposé d’Heidelberg, une solution alcoolique de la cocaïne, par instillation sur la cornée, qui échoua car cette préparation est irritante, à la différence du muriate de cocaïne. Freud, appelé comme arbitre de la querelle, se rangea honnêtement du côté de Koller sans hésitation.[21] Mais ni Freud ni Königstein ne travaillait réellement vers cette cible. Des trois camarades qui possédaient au départ le même niveau d’information, Karl Koller était bien le seul à avoir fait la recherche originale et le pas décisif.
Trois historiens et psychanalystes fidèles — Siegfried Bernfeld en 1953, Ernest Jones la même année, bien que celui-ci atténue les dossiers du précédent dont il se sert, et Peter Gay en 1988, chacun fort respectueux de la vérité psychanalytique, possédant des cartes secrètes et des matériaux prohibés dont ils se réclament ici sans tous les découvrir —, estiment pourtant avoir d’excellentes raisons pour abonder dans le sens du pauvre Fritz Wittels. Les quelques documents du fonds des Jones’ Papers que Paul Roazen put regarder, avant qu’ils fussent écartés des yeux des historiens indiscrets, vont dans la même direction. Par exemple, Freud annonça clairement en 1909-1910 à un neveu d’Emma Eckstein, Albert Hirst — qui le rapportera dans un échange de courrier avec Jones en novembre 1953 puis confirmera dans un entretien avec Paul Roazen —, avoir été à l’origine de la découverte de l’anesthésique ![22]
En 1934 encore, dans une lettre au professeur J. Meller qui devait célébrer par un long article le cinquantième anniversaire de la découverte, Sigmund Freud affirmera explicitement avoir transmis son idée à Karl Koller, qui n’aurait donc pu l’avoir seul, sans lui. Freud dit à Meller avoir prescrit en 1884 une solution cocaïnique à 5% pour soulager un collègue souffrant de l’abdomen, et c’est alors, il en est certain, que Koller, qui était présent, « prit connaissance des propriétés anesthésiques de la drogue. »[23] Nous avions pourtant lu dans l’article publié 50 ans plus tôt par le même Freud, que tout le monde, y compris son auteur avant la trouvaille de Koller, était déjà informé des propriétés de la substance sur la muqueuse...
« Mais tant d’incrédules de tous côtés me détournèrent de la bonne voie », reprochait Freud dès 1884, au lendemain de la découverte de Koller.[24] Le destin, le mauvais sort, la femme, et les hommes, tout s’acharne contre lui. Freud était décidément le centre de l’invention : il savait, mais soi-disant freiné par la faute de Martha, et bien qu’il disposât de plusieurs semaines pour la mettre en pratique, il n’en fit rien ; alors il la souffla à Königstein, lequel s’avéra incapable d’en profiter, puis c’est l’autre, Koller, qui, même s’il « connaissait depuis longtemps l’effet neutralisant sur la sensibilité de la muqueuse », lui vola cette idée de pionnier et récupéra les lauriers. Admirons la magnanimité de l’inventeur de la psychanalyse pour avoir gardé au secret sa paternité pendant des décennies et ainsi permis à Koller de bénéficier jusqu’à sa mort en 1944 d’une gloire partiellement usurpée.
Il est indéniable que Karl Koller découvrit l’anesthésique. Il est possible que Freud y ait contribué, parce que les deux jeunes médecins se fréquentaient, et en concentrant l’attention des spécialistes sur la drogue dans un article destiné à séduire, flamboyant et fort remarqué dans la culture de l’époque. Mais même en étant méticuleux et méthodique, « il n’est pas certain que Freud aurait inventé l’anesthésie locale », car ses pensées « n’allaient pas à la chirurgie. Anatomiste du cerveau par vocation, neurologue faute de mieux et médecin malgré lui, il voulait tirer le maximum de la situation », comme le remarquait le révérencieux Siegfried Bernfeld.[25]
Ces querelles de priorité n’auraient pour le lecteur moderne qu’une valeur mesquine si Freud n’était pas aussi discordant dans ses propres écrits, et s’il n’y en avait eu bien d’autres. Nous en avions vu un exemple avec Albert Moll. Ernest Jones crut bon d’affirmer que son maître n’a jamais été préoccupé par la priorité, et jugeait indignes les questions de propriété intellectuelle, sans s’appesantir sur les différentes significations de ces derniers termes.[26]
En fait les spécialistes ont identifié les preuves de la préoccupation de Sigmund Freud par les questions de sa priorité dans plus de 150 occasions.[27] Il lui arrivait d’en rêver. Il est indiscutable qu’il a vivement regretté de ne pas avoir eu la primauté dans cette découverte majeure de la médecine et de la chirurgie, ou ailleurs. Et c’est pourquoi il fera tout pour rattraper le temps, et reprendre l’avantage ensuite, d’abord en compagnie de la poudre magique.
Mais ce sera encore un discours sans la méthode, avec le mensonge.
Le troisième fléau
Ernst Fleischl von Marxow, l’assistant du savant Brücke, était un ami de Sigmund Freud, qui l’admirait, et un talentueux physiologiste qu’on considérait comme un être d’exception. Une infection contractée à 25 ans dans le laboratoire d’anatomie pathologique de von Rokitansky obligea le célèbre chirurgien Billroth à l’amputer partiellement du pouce droit, en plusieurs opérations. Les opiacés étaient, à ce moment, la seule réponse possible au névrome — une prolifération nerveuse terriblement douloureuse dans son cas — qui bourgeonna dans le moignon. Le malheureux s’adonna alors à la morphine, qui fut son premier problème. Son autre ami, Josef Breuer, essaya sans succès de le soigner avec les moyens du bord contre la morphinomanie. Sigmund Freud intervint, et ce fut le second problème : à l’addiction opiacée il ajouta la dépendance à la cocaïne, deuxième drogue que le Viennois préconisait en injection pour le soigner de la première.
Le troisième problème est celui de Freud qui prétendit, au moment même où il savait son ami Fleischl plus gravement malade depuis près d’un an du fait de ses œuvres, l’avoir guéri en quelques jours grâce au remède miracle en injection. Le quatrième est encore le sien : Freud, alors qu’il l’avait officiellement publié, certifia n’avoir jamais indiqué un tel traitement, puis, à l’instant précis où la psychanalyse était lancée, fera tout pour effacer la dramatique erreur de sa vie et de l’histoire. Le dernier problème est qu’aux mensonges de leur héros, qu’ils tentèrent d’évacuer, les hagiographes rajoutèrent les leurs, une petite psychanalyse posthume du créateur pour assurer sa rédemption, et une diabolisation de tout avis contraire pour éjecter la faute hors du champ de leur idéologie.
Martha Bernays apprend de son fiancé Sigmund qu’il caresse, le lundi 21 avril 1884, le projet de faire l’essai thérapeutique d’une substance extraordinaire trouvée dans la littérature, et dont il attend le meilleur, « particulièrement dans les états si pitoyables, consécutifs au sevrage de la morphine (comme chez le Dr Fleischl) ». Il ajoute : « nous n’avons besoin que d’un peu de chance de cette sorte pour envisager de nous installer. »[28] Je rappelle que Freud était un esprit peut-être supérieur mais certainement indigent durant ces années, aux abois, absolument fou de Martha mais sans les revenus nécessaires à la fondation d’une famille. Il dut emprunter beaucoup, y compris à Josef Breuer et à Ernst Fleischl. « Je suis très obstiné et très téméraire et j’ai besoin de grands stimulants », précisait-il.[29] Et la cocaïne coûtait déjà très cher pour ses maigres revenus.
Le mercredi 30 avril 1884 Sigmund essaya le cocaïnum muriaticum sur lui-même, à raison d’un 20ème de gramme par dose, du moins au début. Ce premier patient fut si satisfait de la magique potion — car lors de ses crises de dépression elle le rendait joyeux — qu’il s’empressa, euphorique, de l’administrer derechef au second, Fleischl von Marxow, qui s’y accrocha aussitôt, « comme quelqu’un qui se noie ».[30]
L’absorption de la drogue supprime la faim, les douleurs d’estomac, les nausées du seul sujet Sigmund Freud. Donc la substance miracle pourrait éradiquer les embarras digestifs quelle qu’en soit la cause et chez tous les patients.[31] Il ressent l’allégresse, « l’excitation inouïe », l’endurance, l’optimisme, l’illusion de la perspicacité, la maîtrise des inhibitions sociales, etc... Et surtout n’oublions pas le retour de la flamme virile et de la libido car « le Dr Freud est certain d’avoir observé une excitation sexuelle après consommation de coca »[32]. Nous ne savons pas comment le Dr Freud put s’en assurer. Mais c’est la grande secousse. Dès lors, puisque c’est bon pour lui c’est bon pour vous, tous autant que vous êtes. Avec une lourde insistance il recommande la drogue à Martha et lui en envoie continûment, pour la langueur et ses joues roses, à ses sœurs, pour le mal des transports et les fatigues, à ses collègues, pour leurs malades. Mais ça ne suffit pas : il faut que le monde entier soit éclairé de la révolutionnaire panacée.
C’est à ce moment que Freud réunit quelques documents, amalgamés à la va-vite pour la rédaction de son plaidoyer enthousiaste de juin 1884, que nous connaissons : Über Coca. L’article est rédigé à la hâte du 6 au 18 juin 1884, empli de fautes d’orthographe, brouillon, se trompant dans la formule chimique de la cocaïne, mélangeant les dates et les noms, mais dithyrambique. L’auteur, « comme s’il était amoureux de son sujet »[33], ne s’encombre d’aucune enquête sérieuse, d’aucune réflexion méthodologique, a fortiori d’aucune statistique, ne retient dans la littérature hétéroclite que ce qui conforte son propre jugement absolument digne de confiance, et s’emporte contre les calomnies dont le divin poison a été victime avant lui. Serait-ce un dépliant publicitaire de laboratoire pharmaceutique ? Über Coca est assurément de la propagande, d’un auteur sous l’influence de son sujet. Au moment où Freud le rédige, il consomme la cocaïne et « en nous référant à nos connaissances actuelles [sic], nous dirions qu’il était en train de devenir un malfaiteur public. »[34]
La Coca ? C’est formidable, affirme l’expert. Elle est un stimulant bien plus puissant que l’alcool et moins dangereux. Ses résultats aphrodisiaques sont variables (!) mais la faiblesse du soldat en campagne n’y résiste point. Ses effets sont remarquables dans les troubles digestifs et de l’estomac, contre vomissements, asthme, dyspnées, mal des montagnes, mélancolie, cachexie, alcoolisme, divers désordres psychiques et physiques, et sa décoction a donné entière satisfaction à un médecin dans un cas d’opiomanie. Selon certains travaux américains, « le côté positif de la coca est qu’elle n’est pas dangereuse pour l’organisme, contrairement à l’usage chronique de la morphine. »[35] L’action de la coca s’oppose directement à la morphine, et ne transforme pas le morphinomane en cocaïnomane. Il faut arrêter brutalement la morphine et aussitôt lui substituer la cocaïne. Lui-même a eu, grâce au remède, « l’occasion d’observer la désintoxication entreprise soudainement chez un morphinomane » qui, au cours d’une cure antérieure « avait subi les pires maux qui peuvent accompagner l’abstinence ». Le patient, Fleischl évidemment, s’en est relevé, même si pendant les premiers jours « il lui fallut trois décigr[ammes] de cocaïnum muriaticum ; mais après dix jours déjà, il put se passer du produit. »[36]
Dans son article, Freud ne spécifie pas le mode d’administration de la drogue : il se réclame simplement d’un témoignage anecdotique de Joseph Pollak, qui préconisait des injections dans un cas de migraine soignée par de la morphine, qui fut d’ailleurs un échec de la cocaïne contre la migraine et la morphine, transformé là en référence externe.
Pour les entreprises pharmaceutiques toutes ces bonnes nouvelles sur leurs produits (dérivés cocaïniques, hygrine, ecgonine) tirés de l’erythroxylon coca, sont une publicité et une excellente aubaine. La compétition était lancée. Dès le lendemain de l’annonce de la découverte de l’anesthésique, Merck, son fournisseur allemand de poudre magique, fera parvenir une grosse quantité d’ecgonine à Freud qui en absorbera de très fortes doses.[37] Freud, encore, fera en août 1885 un bilan des vertus comparées des préparations cocaïniques des deux firmes concurrentes, Merck d’un côté, et de l’autre Parke, Davis & Co., entreprise de Detroit dans le Michigan qui le rétribua par une somme rondelette. Résultat : match nul quant aux effets de la drogue, mais les produits américains sont… moins chers, et l’expert promet un bel avenir à la divine substance. Freud essaiera aussi la molécule chez des malades diabétiques, puis contre le mal de mer, d’abord grâce à sa sœur Rosa, et encore sur lui-même en se donnant le vertige sur les balançoires du Prater, le parc d’attraction de Vienne. Mais nous ne connaîtrons pas les résultats.
Et c’est un article du généreux E. Merck qui, qualifiant Ernst Fleischl de « chercheur » en matière de désintoxication, révèle en octobre-novembre 1884 le procédé exact utilisé par son expert Freud : cocaïnum muriaticum de 0,05 à 0,15 g., jusqu’à 0,5 g. par jour en injections hypodermiques. « Pour arriver plus vite à l’abstinence [de morphine], on injecte des doses de 0,1 g. de cocaïne chaque fois que le patient a envie de morphine. [...] Selon le Dr Freud qui, parmi d’autres, put constater, dans un tel cas, une guérison après dix jours de traitement à la cocaïne (trois fois par jour, on administrait le produit par doses de 0,1 g. en injections sous-cutanées), il y a antagonisme direct entre la cocaïne et la morphine. »[38]
Un mois plus tard un état des travaux publié dans une célèbre revue américaine reprend la cure radicale de la morphinomanie en dix jours par injection de cocaïne, qui permet de « se passer d’asiles pour les intoxiqués ».[39] Alors, sur les deux continents, de nombreux articles de confiantes revues médicales embouchent tour à tour les trompettes de la renommée viennoise.
Le jeudi 5 mars 1885, fort de cette reconnaissance internationale, Sigmund Freud entre en scène devant les élites de la Société Psychiatrique de Vienne (Psychiatrischen Verein). Il fait publiquement le point sur ses expériences personnelles, ses sensations inouïes, ses publications, étend largement le champ d’application de la drogue à des perturbations que personne n’avait réellement explorées (dépression, mélancolie, hystérie, hypocondrie, etc...), et puis édifie la société savante du Procédé-Freud contre la morphinomanie. La cocaïne est un remède sans équivalent dans l’addiction à la morphine. Et Freud sera spécialement fier d’un résumé de sa prestation qui paraîtra dans la grande revue médicale anglaise, The Lancet, d’autant qu’à ce moment il avait entamé les démarches officielles en vue de sa promotion comme enseignant (Dozentur) et qu’il lui importait de garnir son épreuve de titres du maximum de travaux de qualité.
Le lecteur doit bien s’imprégner de ce qui suit.
Dans cette conférence il n’a toujours qu’un seul cas, le même, pour lequel il utilisa « environ 0,20 g. de cocaïne par jour et le traitement dura 20 jours ». Il n’y eut pas d’accoutumance. Et, continue l’orateur, « en me basant sur les connaissances que j’ai acquises au cours de mes expériences sur l’action de la cocaïne, je conseillerais sans hésiter pour ce type de désintoxication d’administrer la cocaïne en injections sous-cutanées et par doses de 0,03 g à 0,05 g sans craindre d’augmenter les doses. »[40]
Passons sur l’ajout progressif, d’un article à un autre, de nouveaux exploits admirables de la drogue dans des directions qui n’ont jamais été examinées sérieusement. Passons sur les variations des posologies des injections (de 1 à 3 fois), passons sur la modification de durée de la cure radicale (de 10 à 20 jours), d’une publication de Freud à une autre, car nous sommes indulgents avec l’impatience et les difficultés de calcul du Docteur viennois. Mais il y a des limites à ce que même la morale laxiste de ce début de siècle peut supporter, quand elle est informée.
Les archives Bernfeld sont inédites, les Jones’ Papers interdits, et la majeure partie des énormes correspondances de cette époque avec les confidentes Martha et Minna Bernays reste prohibée. Freud et Fleischl entretinrent un courrier également inaccessible[41], et des éléments restent à éclaircir entre 1884 et 1887. Siegfried Bernfeld et Ernest Jones demeurent discrets, soudain pudiques et vagues dans le récit des événements. Pourtant ils possèdent tous les documents nécessaires à la compréhension des lecteurs. Et on est bien obligé d’affirmer que Sigmund Freud ment publiquement sur cette affaire depuis le début, puis que les freudiens masquent une fraude séculaire sous la désinformation.
Avant la rédaction d’Über Coca (été 1884), Fleischl était déjà dans un lamentable état, du fait du cocktail morphine plus cocaïne. Les extraits de lettres de Freud qui nous sont parvenus de cette époque le qualifient de « pitoyable », gisant par moments inanimé à force de souffrir, au bout d’une semaine de traitement, dès les premiers jours de mai 1884. Freud ne pouvait se faire aucune illusion sur le poison, car, écrit-il à Martha le 12 mai, « avec Fleischl les choses vont si mal que je ne puis me réjouir d’aucun succès ».[42] Freud, Koller, Breuer, Obersteiner, Exner, et d’autres amis médecins durent se relayer pour visiter le malade et le veiller régulièrement. Sa dégradation fut rapide pendant la rédaction de l’article apologétique. Le 12 juillet, quelques jours après la parution de Über Coca, puis en octobre 1884, Sigmund rapporte encore à Martha que son malade continue son intoxication.[43]
Ensuite, des courriers non publiés de Sigmund Freud, dont prit connaissance Bernfeld grâce à Jones qui les lui confia[44], permettent de dater l’aggravation du calvaire d’Ernst von Marxow au commencement de l’hiver 1884–1885, avant sa conférence de mars 1885.
Sigmund Freud sait ainsi parfaitement en mars 1885 — au moment où il prétend publiquement son seul cas Ernst von Marxow guéri en quelques jours de la drogue, par une autre drogue à laquelle il s’adonne lui-même depuis un an —, que Fleischl lutte toujours, au bord du suicide, à la fois contre l’assaut intolérable de la douleur, contre la morphine, et contre la cocaïne qu’il préconisa pour l’en soulager onze mois plus tôt. Il rapporte depuis le début un effet thérapeutique en fait absent, en sachant qu’il n’existe pas, chez son ami toujours gravement malade et qu’il visite fréquemment. Et malgré tout, il métamorphose le fiasco d’une unique tentative en triomphe pour le plus grand nombre des morphinomanes.
Fleischl souffrait d’une morphinomanie avant Freud, d’une cocaïnomanie après Freud, et puis du cocaïnisme, résultat connu d’une intoxication chronique par cet alcaloïde dont il consommait d’énormes quantités. Voici le cocaïnisme dont Fleischl était atteint depuis des semaines : syncopes et convulsions, agitation et excentricité incontrôlable, insomnies complètes, alternance d’abattements profonds et de crises de delirium tremens, hallucinations visuelles et cutanées au cours desquelles le malade tentait d’arracher avec ses ongles des insectes (« cocaine bugs »), à d’autres moments de la vermine blanche grouillant entre la chair et la peau...
Un mois après l’exposé, Fleischl « avait atteint les limites du plus extrême désespoir », disait Freud en privé.[45] En effet, quand il n’était pas dans des états confuso-oniriques, de détresse, ou de syncope, il consommait alors, outre la morphine dont il ne s’était pas détaché, au minimum un gramme de cocaïne par jour, ce qui représenterait « cent fois » la dose habituelle que Freud s’administrait gentiment, selon Jones. En juin 1885, Sigmund, qui continuait à adresser à Martha sa provision personnelle, la mettait en garde contre... l’accoutumance, et lui décrivait les terribles épreuves de son malheureux “ patient ” qu’il pensait voir mourir six mois plus tard.
Mais l’affaire n’est pas close, et de loin.
Il y avait des récalcitrants, et quelques professionnels prudents étouffés par le déferlement médiatique. Dès le début, mais surtout en 1885 et 1886, des spécialistes plus raisonnables s’étaient en effet élevés contre sa croisade en faveur de la cocaïne, qui faisait des adeptes chez les médecins et des ravages chez les toxicomanes.
Le prussien Louis Lewin, médecin et pharmacologue, qui essaya sur lui-même la plupart des drogues disponibles, y compris le peyotl et la mescaline qu’il fut le premier européen à explorer, avait émis aussitôt de vives protestations et critiqué nommément Freud. En 1885, écrira-t-il plus tard, on « exprima l’idée funeste qu’on pouvait guérir la morphinomanie par la cocaïne. D’emblée je fis des objections et je prédis que l’unique résultat serait l’usage simultané des deux produits, ce que j’ai appelé la ’’passion géminée’’. C’est ce qui arriva. Et pire encore. »[46]
Notons que, telle la cocaïne, l’héroïne fut initialement employée comme remède contre le morphinisme, avec le succès que lui reconnaît aujourd’hui l’histoire des toxicomanies… D’un autre côté, William Halsted — un des plus grands promoteurs de la chirurgie nord-américaine et qui créa en 1885 le blocage de la conduction nerveuse par injection de cocaïne dans le nerf —, abusa de la cocaïne, et c’est par la morphine qu’il essaya ensuite de se débarrasser de la cocaïne, tentative qui fut un douloureux échec, puisqu’il se rendit dépendant des deux.
En juillet 1885 l’éminent spécialiste Albrecht Erlenmeyer, après avoir essayé la méthode Freud sur quelques patients, critiqua l’efficacité du produit comme thérapeutique et tira la sonnette d’alarme sur les troubles organiques et mentaux occasionnés par la cocaïne en injections. En janvier 1886, Heinrich Obersteiner rappelait que, depuis la diffusion de la drogue en Europe, de nombreux cas d’intoxication grave semblable au delirium tremens alcoolique, avec ici des hallucinations de petits insectes ou de vermisseaux grouillant sous la peau, avaient été décrits dans la presse spécialisée. Ce médecin — un des amis de Fleischl qui le veillaient durant ses accès, et qui vantait six mois plus tôt lors d’un congrès à Copenhague les mérites du procédé de Freud, qu’il connaissait aussi — insista à son tour sur les terribles dangers de l’alcaloïde.
Enfin, Erlenmeyer encore, qui s’estimait « heureux de ne pas avoir jugé possible de recommander la cocaïne pour les cures de désintoxication », stigmatisa les dangers des injections préconisées sans hésitation par Freud en mars 1885 avec tous les détails posologiques, et l’accusa indirectement d’avoir ajouté à l’alcool et à la morphine « la cocaïne, ce troisième fléau de l’humanité ».[47]
Il importe de se souvenir qu’entre temps Freud avait été nommé enseignant en neuropathologie (Privat-Dozent, le 5 septembre 1885), avait effectué un voyage d’études chez Charcot à Paris (du 13 octobre 1885 au 28 février 1886), s’était installé médecin à Vienne (Pâques 1886), puis marié (septembre), et avait essuyé une mémorable humiliation publique le 15 octobre 1886.[48] Dès lors il ne pouvait déchoir. Et le voilà donc vivement attaqué pour propagande funeste et irresponsable en faveur d’un poison. Il est moralement condamné. Mais rassurons nous : il va se ressaisir.
Il fallut quand même attendre un an et demi pour obtenir enfin de Sigmund Freud une réponse, dans une grande revue médicale de Vienne le 9 juillet 1887.[49] Et ce qui va se passer est absolument stupéfiant.
Il commence par accabler Albrecht Erlenmeyer en lui attribuant sa propre faute, puis s’enferre à nouveau dans l’affirmation de son « succès étonnant de la première cure de désintoxication d’un morphinomane qu’on avait entreprise sur le continent », et nie avoir recommandé des injections de cocaïne ! L’appréciation d’Erlenmeyer reposerait en effet, selon Freud, sur une erreur grave : elle renvoie aux cas traités par injection. Car, écrit le fondateur de la psychanalyse, « au lieu d’administrer des doses efficaces (plusieurs centigrammes) par voie orale, comme je l’avais proposé, [Erlenmeyer] avait donné le produit en quantités minimes par injection sous-cutanée » et, ajoute-t-il, « les auteurs qui se sont opposés aux conclusions d’Erlenmeyer ont confirmé les miennes. » Et Sigmund Freud n’avait bien sûr jamais préconisé ces injections : il n’aurait pu commettre une telle infamie. Chacun sait, ce que le Dr Erlenmeyer semble ignorer, que la cocaïne injectée « présente un danger beaucoup plus grand que la morphine ».[50]
Et ça continue. Freud décrit les horreurs (hallucinations, paranoïa, dégradation rapide, etc...) du cocaïnisme consécutives à l’administration de la substance injectée, sans évidemment signaler — puisqu’il l’a prétendu guéri trois ans plus tôt — qu’il s’agit des perturbations dont était encore affecté son ami Fleischl et, du moins peut-on l’espérer, seul patient auquel il prodigua ce traitement. Ces anomalies et déchéances sont « les tristes résultats qu’on a obtenus en voulant faire sortir le diable à l’aide de Belzébuth. De nombreux morphinomanes qui, jusqu’à lors s’étaient maintenus en vie, succombèrent désormais à la cocaïne. » Mais tous ces troubles ne peuvent survenir chez un homme normalement constitué, celui qui absorbe l’alcaloïde mais n’utilise pas la seringue et n’est pas morphinomane. Lui-même, n’est-ce pas, avait largement consommé la poudre pendant des mois sans problème. Pourquoi donc le mortel ordinaire s’y abandonnerait-il ? Vous savez déjà que la coca ne provoque pas l’accoutumance, et ne transforme pas le morphinomane en cocaïnomane. La responsabilité du malade, de son tempérament, est alors engagée : il faut vraiment avoir une constitution débile pour s’abîmer dans ce venin. Enfin « toutes les observations sur la cocaïnomanie et sur la détérioration causée par la cocaïne se rapportent à des morphinomanes, c’est-à-dire à des personnes qui étaient déjà sous les griffes du démon. »[51] Tout à coup, voilà Fleischl exclu de cette règle.
Maintenant ça suffit ! clame Freud, « je pense qu’il convient de cesser le plus vite possible de soigner les maladies internes et nerveuses par des injections sous-cutanées de cocaïne. »[52] Ce qui revient à dire que Sigmund, par une piètre auto-absolution ad hoc, donne raison à Lewin, à Obersteiner, et à Erlenmeyer, lesquels donnaient tort à Freud. Et puis, à tous, il administre des leçons sur les dangers de l’injection d’une drogue dont il avait fait la publicité ardente, alors que leurs inquiétudes étaient précisément justifiées par un péril qu’ils avaient évité après l’avoir cru. Le créateur de la psychanalyse se disculpe lui-même par l’attribution de sa faute à des critiques qui ne l’avaient pas commise, puis aux médecins et à leurs patients qui eurent le tort d’avoir suivi ses conseils.
Plusieurs patients et psychanalystes importants ont sombré dans les bras ténébreux de Belzébuth, la drogue. Avant Loe Kann, Ruth Mack-Brunswick, et d’autres, Otto Gross, brillant élève et patient de Jung, s’y adonna. Par expérience, Sigmund Freud reconnut très vite les signes de l’intoxication, puis que Gross était « pris dans la cocaïne et devait se trouver au début de la paranoïa cocaïnique toxique. » Carl Jung lui répondit que Gross était également adepte de l’opium, absorbé en forte quantité (6 grammes par jour !). Puis Jung tenta de le psychanalyser pour le débarrasser de cette nouvelle « passion géminée ». Carl Jung mentait à Freud sur les bienfaits de son traitement acharné, en présentant son malade exemplaire comme bien amélioré, alors que la dégradation s’imposait à lui.[53] Cependant Otto Gross lui échappa, vers « le crépuscule de son destin », à cause d’une présumée schizophrénie qui s’opposait à la désintoxication analytique de Jung. Mais Freud ne pouvait considérer Gross autrement que comme « tout à fait paranoïde », puisque celui-ci consommait la cocaïne « qui, comme je le sais, produit une paranoïa toxique ». Effectivement, quelques jours plus tard Carl Jung était convaincu des conclusions de l’expert viennois. Otto Gross, toujours toxicomane, mais analysé, mourra dans la misère à 41 ans.[54]
Dans cette affaire Freud n’était pas le seul à plaider la cause de la drogue, ni le seul à l’utiliser dans la morphinomanie. Et ce n’était pas contre sa personne mais contre des attitudes que guerroyait la ligue des moralistes. Néanmoins, quelques années avant la fabrication de la psychanalyse, il fut le plus célèbre des deux continents et sans doute le seul à avoir menti à ce point. Les autres, plus humbles ou plus honnêtes, se sont tus.
C’est en plein cœur de l’aventure cocaïnique que Freud entreprit les premières grandes manœuvres de destruction de ses documents, quelques semaines après sa conférence de mars, au moment où Fleischl était bien malade, très exactement le 28 avril 1885.[55] Il recommencera le 31 août suivant en quittant l’hôpital général de Vienne.
Dans sa réponse aux critiques, assurant effrontément n’avoir jamais préconisé des injections, il se réclame de deux publications antérieures — Über Coca de 1884 et son travail sur la force musculaire publié en janvier 1885[56] —, où effectivement rien de tel n’est évoqué. Mais il est très étrange qu’en 1887, dans sa riposte, il cache l’essentiel, c’est-à-dire l’exposé devant la Société des Psychiatres puis l’article correspondant, accessible à tous depuis sa parution deux ans auparavant[57], où il indiquait sans l’ombre d’un doute, sans craindre d’augmenter les doses, et sans risque de voir le malade dépendre de la nouvelle drogue, que les injections sous-cutanées de cocaïnum muriaticum sont sans équivalent contre la morphinomanie, ainsi que l’avait démontré la guérison de son patient.
Dix ans plus tard il éliminera une nouvelle fois le texte litigieux de la conférence de mars 1885 : « dans la collection de ses tirés à part qu’il avait conservée, on ne découvre aucun exemplaire personnel de cet article qui semble avoir été entièrement détruit. »[58] Il ne gardera pas non plus les rééditions de son article-conférence. Ensuite, en 1897, il l’effacera aussi magiquement de la liste de ses travaux dans son épreuve de titres[59], destinée à appuyer sa demande de nomination comme professeur à la faculté, pour tenter de soustraire la faute et le mensonge du regard des autorités médicales, comme s’il n’était pas possible de le confondre en relisant cette conférence déjà parue.
La dernière grande lessive aura lieu en 1900 dans la Traumdeutung (l’interprétation des rêves), où il indiqua qu’en « recommandant, dès 1885, la cocaïne », il s’était « attiré de sévères reproches. Enfin un très cher ami, mort dès avant 1895, avait hâté sa fin par l’abus de ce remède. »[60] Le patient s’était lui-même [!] injecté le poison, mais « l’on se rappelle que je ne lui avais pas du tout conseillé de faire des piqûres. »[61] Fleischl, dont le nom n’est évidemment pas cité, apparaît donc également responsable, alors que Freud avait fait de son seul cas le modèle de sa cure radicale par les injections.
Les fidèles hagiographes ont trouvé de bonnes excuses au créateur pour rendre compte de cette falsification qu’ils assimilèrent à un « oubli ».
“L’omission” de l’article incriminé — quand même multiple, et accompagnée de tentatives d’effacement des preuves —, devient ainsi pour Ernest Jones « un tour que lui jouait son inconscient ».[62] Quand un psychanalyste ment, contrefait la réalité, déforme la vérité, c’est un refoulement inconscient ou, au pire, un « reniement de soi ». Si un critique de la psychanalyse refuse d’admettre cela, il est de mauvaise foi, ou bien un malade mental.
Pour Siegfried Bernfeld le comportement de Freud est techniquement explicable par la psychanalyse des actes manqués : c’est une ''parapraxie'', « une malhonnêteté inconsciente ».[63] Il n’est pas délibérément malhonnête, mais inconsciemment. Le voilà responsable mais non coupable. L’analyse, qui sert à tout, nous enseigne que la véritable signification du désir est opposée à la nature de l’acte qui l’exprime. Quand on est psychanalyste, et surtout celui-là, toutes les intentions ne peuvent être que bonnes. Dès lors, l’intention de Freud était bonne mais involontairement gâchée par un acte contraire, à la manière de la découverte de l’anesthésique, dont l’idée prête à jaillir fut empêchée par quelques fâcheux.
Mais qu’est-ce qui pouvait troubler l’esprit du génie au point de lui faire manquer un acte aussi bien intentionné ? Eh bien, voyez vous, la seringue de l’injection cocaïnique était, à cette époque, dotée dans les milieux médicaux d’une connotation phallique — Bouvard et Pécuchet sont décidément immortels —, et dès lors l’oubli de Freud était censé servir au refoulement du désir d’agresser avec cet instrument pointu son ami Fleischl ! Interprétation pénétrante : mais de quoi ? C’était, assure Bernfeld dans sa curieuse réification, « une défense contre la signification symbolique d’une méthode que l’on assimile à une agression sexuelle masculine. »[64] Nous savons maintenant, grâce à une petite analyse de sauvegarde post-mortem, quelle était la bonne intention de Freud.
Dans leurs pathétiques contorsions pour retomber sur leurs pattes et disculper leur objet d’amour mystique, les laudateurs du mouvement[65] crurent utile d’accabler à nouveau la victime qui, comme beaucoup de toxicomanes, aurait dissimulé son état au jeune Docteur Freud. Encore une fois Fleischl est responsable et Freud, non coupable, aurait été dupé par son ami, par force exagérant les bénéfices de la cocaïne tout en négligeant ses méfaits. Mais les documents cités plus haut indiquent que Freud était d’emblée éclairé sur la morbidité du cas, et cet aveuglement qu’on lui attribue est très étrange quand, dans le même temps, on lui reconnaît, dès trente ans, de grands mérites psychiatriques. Enfin c’est oublier que pendant son intoxication “géminée”, Fleischl chercha, certes, à dissimuler à Freud qu’il continuait de s’empoisonner à la morphine, mais celui-ci n’était pas dupe, car, écrivait-il dès le début de l’affaire à Martha, « …on ne peut pas faire confiance à un morphinomane. »[66]
Après avoir enduré d’horribles souffrances pendant des années, Ernst Fleischl von Marxow mourut misérablement le 22 octobre 1891, à 45 ans. Son portrait orna le mur du cabinet de Freud jusqu’à la fin. Mais dans le seul courrier intime de Freud qui nous soit parvenu complet de cette époque, celui adressé à Fliess, on ne trouvera pas un mot de sa main après la perte de son tragique ami, et il ne rédigea aucune notice nécrologique ni de simple hommage, malgré l’importance du personnage, alors qu’il avait l’habitude d’honorer la mémoire des chers disparus croisés dans sa vie.[67]
Le monsieur fougueux qui a de la cocaïne dans le corps
Il n’est plus possible de faire confiance aux exégètes, tant leur mauvaise foi est flagrante, et tant la dissimulation des évidences par la purge et le mensonge fut érigée en système. Toute allusion à la cocaïne impliquant sa consommation par Le Fondateur de la psychanalyse a été éliminée de l’édition originale des lettres à Fliess. L’essentiel des traces a été effacé des autres correspondances, ou bien se réduit à de courts extraits sélectionnés sous le contrôle d’Anna Freud pour la trilogie de Jones, et à quelques discrètes mentions dans les textes historiques réunis par Robert Byck dans les années sombres des Archives Freud.
La timidité de Siegfried Bernfeld, d’Ernest Jones et des fidèles partisans les mieux documentés, est intéressante. L’article de Bernfeld est d’une extrême pudeur et ne fait pas mieux que l’épais chapitre d’Ernest Jones. Ce dernier commet d’ailleurs un lapsus calami révélateur. Il annonce en effet que Fleischl von Marxow pouvait quotidiennement s’injecter au minimum un gramme de cocaïne, ce qui selon lui aurait représenté cent fois la dose habituelle (1/20ème de gramme, dit-il) que Freud s’administrait.[68] Or, bizarre, bizarre : 100 fois 1/20ème de gramme ne font pas 1 gramme, mais 5 grammes... La dose de 1/20ème de gramme prétendument absorbée par Freud au début, indiquée par Jones, représente 0,05 gramme. Si Fleischl consommait vraiment 1 gramme de cocaïne par jour, alors Freud en employait 20 fois moins que lui à cette époque, pour son plaisir ou ses expériences farfelues. Décidément, les analystes ne sont pas à l’aise avec le calcul élémentaire. C’est là une façon de réduire, par un jeu d’écriture de Jones, l’importance de ce qui aurait pu apparaître chez le héros comme une tache, ou une toxicomanie, c’est-à-dire une tare. L’autre façon consista à empêcher l’accès aux sources.
Les informations regardant les problèmes de santé de Freud sont sous le contrôle des fidèles du Mouvement. C’est encore une affaire de famille. Des révélations médicales importantes sur Sigmund Freud, notamment sur son cancer, dont le diagnostic est toujours discuté, sont entreposées dans les archives fermées de la bibliothèque du congrès de Washington à la demande expresse de Felix Deutsch, son premier médecin.[69] Freud aurait souffert, selon les spécialistes, non pas du mortel épithélioma mais d’une forme moins redoutable de tumeur de la mâchoire — une papillomatose verruqueuse d’Ackerman en l’occurrence —, laquelle, après avoir été favorisée par l’irritation cocaïnique, mêlée à un tabagisme de quarante ans, aurait dégénéré du fait des traitements inappropriés et excessifs par radiations. Le premier papillome fut opéré dans des conditions épouvantables en avril 1923, par Hajek, un ancien patient.[70]
Jusqu’à sa mort, entre avril 1923 et l’automne 1939, Freud eut droit à environ soixante dix interventions, dont seize majeures. Anna Freud s’occupait personnellement des curetages mineurs, dans un cabinet spécial attenant à celui de son père. Le psychanalyste Felix Deutsch, médecin de Freud à l’époque du premier diagnostic, se brouilla avec son maître et fut remplacé, sur recommandation de Marie Bonaparte, par Max Schur, lui-même analysé par Ruth Mack-Brunswick, laquelle mourra polytoxicomane.
Le gros livre posthume de Max Schur est supposé traiter en détails des problèmes de santé de son patient Sigmund Freud.[71] Ayant accès à des renseignements directs et à des documents secrets, l’auteur n’hésite pas à livrer des informations intimes, puis des descriptions cliniques terrifiantes, et les comptes rendus opératoires des interventions chirurgicales importantes. Mais Schur, un fidèle analyste, bien qu’il était le mieux placé pour en parler en tant que médecin personnel de Freud, élimine la cocaïne de ses nombreuses pages sur l’histoire médicale de son patient, alors même que les symptômes que celui-ci présentait, connus par les spécialistes pour être provoqués par la substance, étaient bien contemporains de sa consommation de la potion magique.
On a tenté de faire croire que Wilhelm Fliess procurait la cocaïne à Freud. Il est effectivement possible qu’il y eût des distributions de Berlin, plaque tournante du négoce du produit en Europe à ce moment, vers Vienne. Cependant, si Fliess avait la poudre sous la main à titre professionnel, et sur la main pour son usage personnel, il ne l’utilisait que depuis 1886, alors que le Viennois absorbait des quantités importantes de drogue au moins depuis le mois d’avril 1884, soit trois ans et demi avant de rencontrer le Berlinois, cocaïne que Freud achetait ou bien que les laboratoires lui fournissaient, gracieusement parmi d’autres cadeaux. Par ailleurs la dernière publication de Freud sur la substance remontait à juillet 1887, alors que son premier contact avec Fliess n’eut lieu qu’en novembre de la même année.
Au départ, Sigmund Freud cherchait l’euphorie, à calmer sa « terrible impatience » et ses préoccupations matérielles du moment par l’illusion du bien-être, puis l’excitation intellectuelle valorisant sa productivité pour, grâce au nuage de poussière cocaïnique, enfin vivre dans le labeur solitaire le mirage de son invincibilité face à l’opposition et aux frustrations de son besoin de reconnaissance sociale. Après le temps des déceptions de ses premiers travaux biologiques, tous infructueux, vint celui des obligations mondaines. Puis la catastrophe de l’affaire Fleischl rendit urgente la reconquête de la considération parmi les célébrités médicales, car les nouvelles de son échec circulaient dans les couloirs depuis le printemps 1885. Il fallait séduire.
C’est à Paris, chez Jean-Martin Charcot, que se dévoila dès l’automne suivant ce caractère diplomatique de son intoxication. Il avait d’abord approché le maître de la Salpêtrière en faisant miroiter l’intérêt d’une traduction germanique de ses œuvres. Puis Freud ne résista plus aux invitations de son idole. Mais il ne possédait pas les talents sociaux de ses aspirations narcissiques. « Je voulais t’expliquer », écrivait-il alors à sa fiancée, « d’où vient que je suis si inabordable avec les étrangers, ainsi que tu le dis. La seule cause en est la méfiance, car j’ai trop souvent fait l’expérience que des gens communs ou méchants me traitent mal et cette méfiance disparaîtra dans la mesure où je n’aurai rien à craindre d’eux et où je deviendrai indépendant. »[72]
En janvier et février 1886, il y eut quatre ou bien cinq de ces invitations de Charcot. Alors ce grand maladroit, un étranger de Vienne, brusque et arrogant parmi les notables auxquels il devait se mêler pour leur ressembler, recourut encore aux artifices de l’alcaloïde pour devenir affable, et se « délier la langue »[73] afin de glaner les faveurs de Jean-Martin Charcot. Ainsi, lors de la deuxième invitation chez son héros, avec son timide collègue Ricchetti — « lui, terriblement nerveux, moi très calme grâce à une petite dose de cocaïne »[74] —, il put affronter les esprits du temps qui se pressaient pour y briller. Et Freud, le nez repoudré, délivré de ses inhibitions, pouvait se glorifier de ses prestations en société, d’autant qu’il s’affirmait, dans des confidences à Martha rendues exagérément bavardes, onctueuses et complaisantes, par la délicieuse substance magique, le centre de l’intérêt général dans les petits salons de l’hôtel particulier du Napoléon de la Salpêtrière.[75]
A l’époque les publications médicales avaient déjà décrit avec précision la nocivité de l’intoxication cocaïnique pour la santé, et les modifications du caractère observées chez ses adeptes, que les travaux ultérieurs ont confirmées.[76]
La majorité des cocaïnomanes absorbent leur produit par voie nasale, et les dangereuses injections sont exceptionnelles. La drogue n’a pas la réputation d’engendrer dans ce cas une dépendance physique telle qu’elle produise, lors de sa suppression, les gros désordres rencontrés dans l’addiction de longue durée à l’alcool, aux opiacés ou aux barbituriques. Mais, pour combattre la fatigue consécutive à la phase d’accélération de la vigilance, et l’effondrement de l’humeur après l’exaltation, le toxicomane doit consommer de nouvelles doses. C’est ainsi qu’on assiste à des oscillations de l’humeur et de l’état général, en fonction du cycle de l’absorption. Néanmoins il y a une accoutumance, c’est-à-dire l’obligation d’augmenter progressivement ces doses pour obtenir des effets équivalents. Le véritable syndrome cocaïnique, celui dont souffrait Ernst Fleischl von Marxow, est rare, apparaissant surtout à la faveur d’une sévère intoxication prolongée, ou des injections, et non à l’arrêt de l’empoisonnement, quoiqu’on ait observé des accès graves après une prise unique, ou bien la “paranoïa cocaïnique” surprenant le malade et son entourage des semaines après l’interruption de sa drogue (“flash-back”). Dans le meilleur des cas, la suppression de la cocaïne occasionne apathie, insomnies, irritabilité, nausées et confusion pendant une semaine. Ensuite les choses rentrent dans l’ordre. Mais les rechutes sont extrêmement fréquentes.
Les principaux risques encourus par le cocaïnomane sont d’abord les troubles somatiques. Souvent un nervosisme fébrile s’installe, avec des tics faciaux et des tremblements des extrémités. Les symptômes digestifs mais surtout cardiaques — tachycardie, hypertension, troubles du rythme — sont de règle, comme les crises de céphalées ; la sécheresse et l’inflammation des muqueuses conduisent aux infections, aux saignements de nez (épistaxis), aux suppurations (empyème), et aux perforations de la cloison nasale.
Les dérèglements psychologiques n’ont pas de rapport avec la quantité absorbée. Les effets de l’absorption de la substance par le nez, presque instantanée dans le cerveau, sont initialement une sensation d’euphorie, d’excitation physique sans borne et infatigable, la conviction d’une intelligence inépuisable, et une surestimation de soi ignorant tous les obstacles. L’attention se disperse, et la mémoire, devenant incertaine, mélange les informations et introduit des lacunes. Avec les modifications du sommeil la vie onirique est exacerbée, qui peut faire intrusion dans les perceptions diurnes et se mélanger aux événements réels. Les altérations du caractère amplifient les dispositions personnelles antérieures, mais la confiance en soi est exagérée par la dissipation des inhibitions sociales et sexuelles. Alors les idées s’embrouillent, confondant le vrai et le faux ; la mémoire entremêle les repères, l’attention fusionne l’accessoire et l’essentiel ; puis naissent des erreurs d’interprétation. On note des sautes d’humeur, un jugement dégradé par l’irritation, la suspicion, l’amertume et la jalousie morbide, d’autant qu’au bout d’un certain temps le cocaïnomane n’a plus la vigueur de ses illusions.
Les lettres de Sigmund Freud à Wilhelm Fliess font inlassablement référence à la drogue et à ses résultats sur leur rédacteur. On ignore la dose et la fréquence avec laquelle Freud l’ingérait ou bien se l’introduisait dans le conduit nasal à l’aide d’une brosse. On sait seulement qu’à certains moments il s’en badigeonnait le nez à longueur de journée, alors que ses courriers devenaient logorrhéiques et incohérents.[77]
Bien qu’il dût recourir plusieurs fois aux soins de son collègue berlinois, oto-rhino-laryngologiste, pour se soulager par la cautérisation et par... la cocaïne (!), des dégâts causés par la cocaïne sur ses sinus, les cornets et les muqueuses nasales, on ne dispose pas de preuve d’une perforation de la cloison nasale. Le cocaïnisme proprement dit est peu probable. Mais Sigmund Freud eut toutes les autres manifestations physiques et psychiques de l’intoxication cocaïnique commune — y compris l’hypersensibilité paranoïaque en quoi il était prédisposé —, particulièrement lors de la fabrication de la psychanalyse.[78] Et l’efflorescence de l’onirisme, avec surproduction de rêves intenses, volontiers déplaisants, est un des signes caractéristiques du sevrage de la cocaïne.
Le moment où il interrompit vraiment son intoxication n’est pas déterminé. La dernière mention de l’usage de la cocaïne par Freud dans le courrier à Fliess qui n’a pas été expurgé — elle est bien entendu absente de l’édition française — se situe dans la lettre du 26 octobre 1896, où le Viennois rapporte la mort de son père, et dit saisir cette occasion pour abandonner la brosse. La première prise connue datant d’avril 1884, la consommation de cocaïne par le créateur de la doctrine psychanalytique dura donc au moins douze années. Mais, si l’on se fonde sur des signes indirects, d’abord ses symptômes physiques distinctifs — ceux que Max Schur met trop rapidement sur le compte de l’autre addiction, à la nicotine — que l’on remarque encore en 1899[79], ensuite sur les phénomènes psychologiques que la drogue engendre et que l’on suit à la trace jusqu’à cette époque, il est vraisemblable qu’il ait poursuivi cette habitude jusqu’à la parution de la Traumdeutung, en 1900, voire plus tard.
Thornton a estimé que, quand il formula ses spéculations, le raisonnement distordu de Freud était indéniablement faussé par la drogue, qui lui faisait confondre les faits et ses fantaisies, le rendant inapte à distinguer le vrai du faux, la subjectivité de l’objectivité, et son jugement était infiltré par l’onirisme. L’invention de la psychanalyse a été, selon elle, le produit d’un cerveau irrité par l’alcaloïde au moins jusqu’en 1912.[80] La publication du réquisitoire de Thornton en 1983 provoqua une vive polémique, et les admirateurs du prophète ne purent répondre autrement que par l’insulte et l’invective. Évitant d’étudier des répliques raisonnées à son contenu, ils s’efforcèrent, offensés, de détruire la personne de l’auteur. Ils virent, dans ce qui n’était qu’une opinion savante, « un exemple type de littérature diffamatoire » et un « suprême sacrilège »[81], un blasphème, une thèse monomaniaque, anachronique, détestable, dogmatique, mal conçue, emplie de fautes d’orthographe, mais surtout antisémite. Thornton put faire rectifier cette dernière qualification indigne, mais se vit refuser tout droit de réponse dans les journaux ayant fait la revue de son travail, et des libraires crurent nécessaire d’écarter son livre de la vente.[82] Il ne manqua que l’autodafé.
La violence des réactions des freudiens n’a fait qu’attiser la curiosité des chercheurs sur ce qui s’était vraiment passé durant cette période. Ensuite, avec ou sans modération, les spécialistes se rallièrent au point de vue de l’historienne et à son attitude critique vis-à-vis de Freud et de ses partisans.[83] Enfin, il y eut tout le reste.
Le héros du Docteur Jones avait une grande force : « le respect tout à fait extraordinaire que lui inspirait le fait isolé. Il s’agit là d’une très rare qualité. » C’est « la façon dont travaille le cerveau d’un génie. »[84] Le fait unique était le sujet Sigmund Freud lui-même. Qui peut déjà, avant toute recherche et sans avoir rencontré un seul patient, annoncer « par anticipation le résultat tel qu’il est vraiment, c’est-à-dire comme quelque chose de tout à fait nouveau ».[85]
Freud est sûr de posséder une excellente qualité. Il a confiance en son propre jugement[86], certitude qui devient absolue quand sa clairvoyance est altérée par la drogue, laquelle favorise une tendance antérieure à sa consommation, et que sa valorisation sociale ultérieure va encourager même après l’abandon de la cocaïne. Cette disposition psychologique permanente consiste à confondre ses pensées avec celles d’autrui, puis à généraliser sans délai sa conviction particulière de l’unique à l’universel, du provisoire, fragile et subjectif, au définitif et indiscutable. Ce raisonnement qui fait des bonds quelquefois renversants, va directement de l’interprétation d’un individu à la révélation cosmique, et se dispense de vérification. Quant à la démonstration, elle va de soi. Josef Breuer disait en 1907 de son confrère, « Freud est un homme aux formulations absolues et exclusives. C’est un besoin psychologique qui, pour moi, conduit à des généralisations excessives ».[87]
Séduisante quand elle rencontre des esprits organisés semblablement, fascinante pour l’épistémologue et l’historien spécialiste des croyances, cette logique colore tout l’édifice théorique et clinique de la psychanalyse, qui ignore les conditions minimales de l’objectivité scientifique. Indissociable de la personnalité de Sigmund Freud, elle va lui faire commettre d’épouvantables bévues, sera la source profonde de l’opposition scientifique — qualifiée par lui, tel le refus de sa persuasion par ses patients, de « résistance » pathologique — et la raison dernière des homériques fâcheries du créateur avec nombres de ses collègues et amis.
Dans la soi-disant expérimentation sur la force musculaire Sigmund Freud fut lui-même son unique sujet. La généralisation à un seul essai avait commencé par son propre cas, suivi par sa tragique erreur médicale transformée en succès thérapeutique dans le cas unique d’Ernst Fleischl von Marxow, puis finit dans la contrefaçon, ses tentatives dérisoires de suppression des preuves, et le mensonge. Ailleurs, plus tard, ses fantasmes fabriqueront la théorie de la séduction et la répudiation immédiate de cette même théorie, l’universel « complexe d’Œdipe », l’angoisse de « castration », inventeront des malades, leurs symptômes, leurs causes et leur traitement unique et sans rival, et puis la construction des trente ou quarante mythes de la psychanalyse.[88] La psychanalyse est l’Homme Freud. Le freudisme est une mythologie unique et l’œuvre d’un seul. Mais le vocabulaire moderne utiliserait un terme plus fort, plus précis que l’euphémique « mythe » : exactement le produit d’un mythomane. Comme l’écrivait Mikkel Borch-Jacobsen, « il n’est pas surprenant que Freud soit devenu le théoricien du fantasme, de la satisfaction du désir et du narcissisme primaire : il avait lui-même une remarquable propension à halluciner ses théories, à fabuler ses données cliniques. »[89]
Robert Wilcocks, dans son livre étincelant et rafraîchissant sur la rhétorique du mensonge freudien, attira notre attention vers des courriers absurdes de Freud à Fliess, encore incohérents en 1897-1899, et sur l’idée que le Berlinois était probablement obligé de se bourrer les narines de poudre pour les lire et se mettre sur la même longueur d’onde que son correspondant de Vienne.[90] Mais, avant Richard Webster, Wilcocks dut corriger quelques exagérations de Thornton, et ajouter que, même s’il avait cessé ses relations avec Wilhelm Fliess, son semblable, et puis de s’intoxiquer, Sigmund Freud garda sa logique irrationnelle, inséparable de son édifice. La cocaïne ne lui était pas indispensable. Car même sans sa drogue et privé de son Bouvard, Pécuchet restera Pécuchet.
Le fin mot de l’histoire ?
Erythroxylon coca aura marqué à la fois la naissance et l’apothéose de la carrière médicale de Sigmund Freud.
John Pemberton, apothicaire d’Atlanta en Géorgie, vétéran blessé de la guerre de sécession, s’était comme d’autres rendu dépendant de la morphine pour soigner ses douleurs. Pour se débarrasser de l’opiacé, il fabriqua un élixir, savant mélange de cocaïne, de noix de kola (pour la caféine), et d’un soupçon d’alcool sucré. Pemberton aurait-il été inspiré par Freud dans la propagande de l’époque ? En tout cas il garda sa dépendance, mais nous lui devons le Coca-Cola, commercialisé au printemps 1886 au moment où Freud s’installait dans son premier cabinet, 7 Rathausstrasse.[91]
Le noble registre officiel de la Royal Society ne quittait son siège de Londres, Burlington Road, qu’en une unique occasion : lorsque ses dignitaires mandatés apportaient en grand apparat ce livre historique à Buckingham Palace, pour l’application rituelle de l’auguste sceau du Roi, alors George VI depuis 1937, souverain protecteur de cette haute institution honorant les plus grands savants de la Couronne d’Angleterre depuis Isaac Newton. Il fut décidé que Sigmund Freud devait appartenir à l’immortelle Royal Society. Mais son état de santé empêchant un déplacement pour la signature du livre, on lui accorda le privilège du Roi, et le registre lui fut amené par les autorités en son premier domicile londonien, alors sis à Saint John’s Wood. Ce jeudi 23 juin 1938, en présence de sa fille Anna qualifiée de “ Docteur ” pour l’occasion, et de Madame Bonaparte — Son Altesse la Princesse Marie Georges de Grèce, qui enregistra la scène pour le cinématographe —, Sigmund Freud signa enfin le livre de la Société Royale. Il y reconnut, quelques pages plus haut, l’écriture de Charles Darwin ce qui, dit-on, l’aurait ravi. C’était une consécration, pour cet homme qui rêva longtemps du prix Nobel.
Mais ce que l’histoire dans son ironie ne dit pas est qu’un cadeau royal fut offert à Sigmund Freud lors de cette cérémonie. C’était une fiole contenant les délicieux produits cocaïniques des Laboratoires Merk.[92]
[1] Lettre de S. Freud à Martha, dimanche 29 juin 1884 (in Byck, 1975: 71).
[2] Friedrich Nietzsche, 1886: Par delà Bien et Mal, 4ème partie, § 68. Cité aussi par Freud dans une note à 1901, Zur Psychopathologie des Alltagslebens (chap.7, trad fr. page 157) et dans le cas Rattenmann (1909, Bemerkungen über einem Fall von Zwangsneurose: 218).
[3] On trouvera un recueil de textes historiques et les publications de Freud dans Byck, 1975: cf. surtout Bernfeld, 1953 & Koller-Becker, 1963. Cf. aussi Van Dyke & Byck, 1982. Ernest Jones (vol 1: chap.6) se sert généreusement du travail de Bernfeld, mais contient des documents inédits, incomplets et soigneusement choisis. On lira des analyses partielles chez Ellenberger, 1970: 423 & 431-435; Roazen, 1975: 67 sq; Sulloway, 1979: 25-28 & 149-152; ou encore Gay, 1988 vol 1: 103 sq, & essai bibliographique du chap.1, p 632.
[4] Koller-Becker, 1963: 272.
[5] Successivement: Freud, 1925 Selbstdarstellung: 25; Jones, vol 1: 87; Lettre de Freud au Prof. Meller du 8/11-1923, in Gay, 1988 vol 1: 101; Lettre de Freud à Wittels du 12/12-1923, in Jones, vol 1: 87.
[6] Lettre à Martha, 2/06-1884 (italiques de Freud). Citée par Jones, vol 1: 93.
[7] Freud 1884, Über Coca: 98.
[8] Freud 1885, Beitrag zur Kenntnis der Cocawirkung: 118.
[9] Ernest Jones, vol 1: 60-61. Cf. aussi Bernfeld, 1953: 292.
[10] Freud, 1885: Beitrag zur Kenntnis der Cocawirkung: 114 (italiques miennes).
[11] La première édition française de la biographie de Freud par Wittels (1924, Sigmund Freud: Der Mann, die Lehre, die Schule) parut en 1925. Cf. Wittels, Freud et la femme enfant, 1999, qui contient cette biographie et les mémoires.
[12] Lettre de Freud à Jones, 23/10-1924.
[13] Lettre de Freud à Wittels 8/01-1929, in Wittels, Freud et la femme enfant: 154 sq. (italiques miennes).
[14] Lettres de Freud à Fritz Wittels du 18/12-1923 et du 15/08-1924. (Cf. à Freud, 1923 et 1924, Brief an Wittels). Wittels (Freud et la femme enfant) cite plusieurs courriers. Mais des correspondances entre les deux hommes sont consignées dans les archives de la Library of Congress de Washington (‘‘dans le fond secret jusqu’en 2000’‘ écrivait l’éditeur de Wittels, Freud et la femme enfant: 149n), et de nombreuses lettres de Wittels à Freud ont été détruites à Vienne en 1938 (ibid.: 120n).
[15] L. à Wittels, 15/08-1924.
[16] Lettre à Wittels, 19/11-1933 citée par Molnar in Freud,1939: Kürzeste Chronik: 153 (italiques miennes).
[17] Par ex. Fritz Wittels: Revision of a biography. The Psychoanalytic Review. 1933, 20: 361-374.
[18] Wittels, Freud et la femme enfant: 159.
[19] 1925, Sigmund Freud présenté par lui-même: 25-26. Cette Selbstdarstellung n’était pas seulement une réponse à Wittels, mais aussi à d’autres menaces politiques et à des critiques très dures, tel le recueil de Louis Lewin qui venait de paraître sur la cocaïne.
[20] Karl Koller 1934, cité par sa fille Koller-Becker, 1963: 254.
[21] Lettre de Freud à Wittels, 15/08-1924 (in Byck, édit. 1975: 224-225), ce que confirmera Karl Koller en 1934 (in H. Koller-Becker, 1963: 254). Cf. aussi Bernfeld, 1953: 288-289. Après s’être allié à Königstein dans cette affaire, Julius Wagner-Jaurreg rejoignit son camarade Freud du côté de Koller.
[22] Jones’ Papers non publiés mais cités par Roazen, 1975: 70 n. Le témoignage de Hirst, enregistré par Kurt Eissler, est consigné à la Bibliothèque du Congrès de Washington, avec les courriers secrets entre Freud et Emma Eckstein.
[23] Lettre de Freud au Professeur Meller, 8/11-1934, non publiée, mais citée par Gay, 1988 vol 1: 102.
[24] Cité sans référence par Jones vol 1: 98.
[25] Bernfeld, 1953: 290. (Italiques miennes).
[26] Jones, vol 3: 105.
[27] Merton 1976 (cité par Sulloway, 1979: 467 et par Mahony 1984, Les Hurlements de l’Homme aux Loups: 125). Cf. sur ces questions Weisz, 1975: 363 & Sulloway, 1979: 467 sq.
[28] Lettre à Martha, 21/04-1884 (in Byck, 1975: 68). Martha était déjà informée en 1883 des souffrances d’Ernst v. Marxow: cf. note de Masson, in Complete Letters Freud-Fliess: 71 n2.
[29] Lettre à Martha, 19/06-1884, in Byck, 1975: 70.
[30] Lettre de Freud à Martha, 7/05-1884 (in Jones, vol 1: 89).
[31] Lettre à Martha, 3/05-1884 (in Jones, vol 1: 89).
[32] Merck 1884, La cocaïne et ses sels (in Byck, 1975: 102; italiques miennes).
[33] Remarque opportune de Jones, vol 1: 90.
[34] Jones publie ceci en 1953 (vol 1: 89); or les ‘‘connaissances actuelles’‘ étaient bien documentées et disponibles en 1884-1885 (Cf. infra) !
[35] Freud 1884, Über Coca: 90.
[36] ibid: 96.
[37] Jones, vol 1: 97.
[38] Merck 1884, La cocaïne et ses sels (in Byck, 1975: 102). C’est moi qui souligne.
[39] The Saint-Louis Medical and Surgical Journal, 12/1884: 502-505 (repris in Byck, 1975: 108).
[40] Freud 1885, Über die Allgemeinwirkung des Cocains: 129. (Italiques miennes).
[41] Cf. note de Masson, in Complete Letters Freud-Fliess: 71 n2.
[42] Lettre de Freud à Martha, 12 mai 1884, prohibée dans le lot des Brautbriefe (lettres de fiancé), dont Han Israëls dénicha 300 exemplaires; cf. Borch-Jacobsen: London Review of Books, 2000 vol.22 n°8 (citant Han Israëls 1993, Der Fall Freud: Die Geburt der Psychoanalyse aus der Lüge, Europäische Verlagsanstalt, 1999). Je rappelle que sur plus de 900 lettres de Freud à Martha Bernays seulement 93 sont publiées.
[43] Borch-Jacobsen, 2000 citant Han Israëls 1993, Der Fall Freud (ibid).
[44] Bernfeld, 1953: 297 n51.
[45] Jones, vol 1: 100 (sans référence).
[46] Lewin, 1924: 216. Son article contestataire de 1885, alors qu’il est présent en 1931 dans l’édition américaine de son fameux recueil de 1924, Phantastica, ne figure pas dans l’édition française ni dans la publication de Byck qui n’en donne qu’un bref extrait (pp 25-26). On doit regretter aussi que les autres études de l’époque s’opposant à l’apologie de la drogue ne soient pas représentées dans l’excellente anthologie de Robert Byck collectée dans l’ombre d’Anna Freud en 1975.
[47] Erlenmeyer, janvier 1886; cité par Bernfeld, 1953: 297.
[48] Cf. ici le chapitre: Occultation d’une Bévue.
[49] Freud, 1887: Bemerkungen über Cocaïnsucht und Cocaïnfurcht (article repris dans Byck, avec une introduction précautionneuse d’Anna Freud...).
[50] Freud, 1887: ibid, Bemerkungen…, page 170 pour les quatre dernières citations (italiques miennes).
[51] Freud, 1887: Bemerkungen…, p 171 (pour ces deux citations).
[52] Freud, 1887: Bemerkungen..., p 173.
[53] Noll, 1997: 92.
[54] Sur ces échanges, Cf.: Lettre de Freud à Jung, 19/04-1908; Lettres de Jung à Freud, 22/04-1908 et 19/06-1908; Lettre de Freud à Jung, 21/06-1908; & Lettre de Jung à Freud, 26/06-1908.
[55] Cf. sa Lettre à Martha du 28/04-1885 déjà citée, dans laquelle il déclare détruire 14 années de documents.
[56] Beitrag zur Kenntnis der Cocawirkung.
[57] ‘‘Über die Allgemeinwirkung des Cocains’‘ (la conférence de mars) parut le 7 août 1885, et ‘‘Bemerkungen über Cocaïnsucht und Cocaïnfurcht’‘ (sa réplique aux attaques) le 8 juillet 1887.
[58] Jones (vol 1: 106), qui reprend Bernfeld (1953: 302).
[59] Freud 1897, Inhaltsangaben der Wissenschaftlichen Arbeiten des Privatdozenten Dr Sigm.Freud, 1877-1897. Cette épreuve de titres (visant la nomination au rang de Professor Extraordinarius qu’il obtint en 1902) ne doit pas être confondue avec le Curriculum Vitae rédigé le 21 janvier 1885 pour sa candidature à la Dozentur (nommé Privat-Dozent en septembre 1885), lequel résume son palmarès universitaire et non ses publications.
[60] Freud 1900, L’interprétation des rêves: 103 (italiques miennes).
[61] ibid: 109 (italiques miennes).
[62] Jones, vol 1: 106.
[63] Bernfeld, 1953: 303.
[64] Bernfeld, 1953: 303.
[65] Par exemple Haas (1983), cité par Hirschmüller 1998, Les études de Freud sur la cocaïne: 94.
[66] Lettre à Martha, 12 mai 1884, prohibée dans les Brautbriefe (cf. Borch-Jacobsen 2000, citant Han Israëls 1993).
[67] Otto Fleischl von Marxow, le frère du défunt, éditera ses œuvres complètes (Gesammelte Abhandlungen. J. A. Barth, Leipzig, 1893), où Sigmund Exner, également assistant de Brücke, ajouta une biographie de feu son ami.
[68] Jones, vol 1: 100. (Cf. plus haut).
[69] Rodrigué, 1996 vol. 2: 292.
[70] Freud avait une confiance aveugle en ce chirurgien dévoué mais peu compétent. Quand Koreleïev, le maître de l’aéronautique soviétique, eut des problèmes cardiaques, il exigea d’être opéré par le meilleur : le ministre de la santé ! Koreleïev mourut sur la table d’opération et la Russie perdit son génie.
[71] Schur, 1972: La mort dans la vie de Freud.
[72] Lettre à Martha du 2/02-1886 (in Byck, 1975: 162, & Correspondance 1873-1939).
[73] Lettre à Martha du 18/01-1886 (in Byck, 1975: 157, & Correspondance).
[74] Lettre à Martha du 20/01-1886 (in Byck, 1975: 159, & Correspondance).
[75] Lettre à Martha du 20/01-1886 (ibid.) & du 10/02-1886 (in Byck, 1975: 162-164, & Correspondance). L’hôtel particulier se trouve aujourd’hui 217 Boulevard Saint-Germain à Paris.
[76] Cf. Lewin, 1924; Van Dyke & Byck, 1982; Washton & Stone, 1984; Jaffe, 2000.
[77] Cf. par exemple ses Lettres à Fliess des 24/01-1895 ($E), 12/06-1895 ($P), ou encore du 12/01-1897 ($E). Cf. aussi Wilcocks, 1994: 87 sq.
[78] Cf. notamment les 30/05-1893 ($P), 24/01-1895 ($P), 4/03-1895 ($P), 20/04-1895 ($E), 26/04-1895 ($E), 25/05-1895 ($P), 12/06-1895 ($P), 24/07-1895 ($E), 26/10-1896 ($P), 12/01-1897 ($E), 12/12-1897 ($P), 27/09-1899 ($E)... pour n’en citer que quelques unes. Pour le reste de l’édification, voir l’index de The Complete Letters of Sigmund Freud to Wilhelm Fliess 1887-1904 (Masson, 1985) aux entrées: cocaine, heart condition, nose condition, nose operations, & Eckstein Emma.
[79] Cf. par exemple la Lettre à Fliess du 27/09-1899 ($E).
[80] Thornton, The Freudian Fallacy: Freud and Cocaine (2de édition révisée 1986).
[81] Gay, 1988 vol. 1: 632.
[82] Webster, 1995: 559 n 14.
[83] Cf. Swales P. 1983, Freud, cocaine, and sexual chemistry: the role of cocaine in Freud's conception of the libido. Privately printed by the author, reprinted 1989 in L. Spurling (ed) Sigmund Freud: Critical Assessments, vol 1. London & New York: Routledge; Wilcocks, 1994: 66 sq; Fuller Torrey, 1992: 10 sq; Esterson, 1993: 119 sq.; Webster, 1995: chap. 1.
[84] Jones, vol 1: 106-107.
[85] Lettres à Fliess, Manuscrit C de 05-1893 ($P).
[86] Selon ses termes, in Lettre à Martha: 19/06-1884 (Byck, 1975: 70).
[87] Cité par Dolnick, 1998: 36.
[88] Frank Sulloway (1979) en dénombra 26, avant les découvertes des archives.
[89] Borch-Jacobsen, 2000.
[90] Robert Wilcocks, 1994: 106 n 32.
[91] L’alcool fut supprimé en 1885 de la 1ère formule du Coca-Cola, puis la cocaïne sera interdite en 1903.
[92] Cf. le Times de Londres, la Kürzeste Chronik (Freud, 1939) et les Notes and Record of the Royal Society à cette date. Le reste est accessible sur Internet, au siège du Freud Museum de Vienne: http://freud.t0.or.at/freud/index-e.htm

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Psychanalystes, dehors ! Et, pour vivre heureux, vivons cachés.
Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".
Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.
Nous estimons qu'il est pertinent, plus que jamais, de citer Antonio Gramsci :
"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".
Mais citons Karl Popper : "L'optimisme est toujours de rigueur".
Et nous-mêmes : "Restons citoyens, restons vigilants, mais, renonçons à la violence et à l'intolérance. Travaillons à sauvegarder la citoyenneté, à en améliorer le contenu et les pouvoirs, les libertés autant que les responsabilités".