Georges Fischman :
« Sérieusement, imaginez-vous des séances psychanalytiques avec un observateur indépendant ou derrière une glace sans tain, pour tester la compulsion à la répétition, les deux topiques de la métapsychologie, le narcissisme et la théorie des pulsions, la théorie de la sexualité infantile ?
Peut-on soutenir, sans faire sourire, ni abuser de ceux qui sont réfractaires à la notion d’un psychisme inconscient, que tous les cliniciens sont dans une sorte de fascination anachronique, dans un rapport d’occultation mimétique ou de soumission corporatiste à Freud ? Espérer, qu’en dévoilant la supposée imposture de Freud tout l’édifice s’écroulera, puisque celui-ci n’est fondé que sur une pression suggestive socialisée, revient à méconnaître l’enrichissement successif apporté à la théorie et à passer sous silence la solution de quelques énigmes rattachée légitimement à la psychanalyse.
Je répète trois procédés dans cette démarche rhétorique :
- L’amalgame, puisque si untel se réclame de la psychanalyse, il représente toute la psychanalyse ;
- L’usage du syllogisme du type : Freud a faussé ses cas, Freud incarne toute la psychanalyse, donc la psychanalyse entière est un mensonge creux ;
- Les multiples globalisations fondées sur la généralisation paralogique consistant à s’appuyer sur le détail récusable d’une auteur qui se réclame d’un courant pour invalider tout le courant.
Malheureusement on ne rencontre pas la psychanalyse, tout au plus on rencontre certains individus dans certaines écoles. Parler de la psychanalyse une et indivisible est un symbole, une commodité discursive, un artéfact syncrétique. La position qui voudrait que les cliniciens ne puissent disposer ni d’un système de catégorisations applicables aux organisations psychopathologiques, ni d’une théorie des processus thérapeutiques parce que Freud « a retouché ces récits de cas », ou « se vantait de ses résultats », semblerait d’une extrême naïveté. Et il ne s’agit nullement du cynisme que certains croient déceler chez eux.
Dans les pratiques cliniques et psychothérapeutiques actuelles, très éloignées d’ailleurs des pratiques de Freud, qu’est ce que cela change, pour l’analyste faisant usage des modélisations psychanalytiques multiples, que Freud se soit adonné à l’écriture de cas méritant peut-être les reproches révélés par ses historiens ?
Mikkel Borch-Jacobsen :
« Quel intérêt pour un thérapeute contemporain d’apprendre que Freud a donné une version légendaire de ses découvertes et trituré un peut les données cliniques ? Eh bien, je crois que cela présente un intérêt tout à fait certain, car cela lui permet de relativiser la théorie freudienne.
Prenons par exemple la notion d’inconscient. Si notre thérapeute prend à la lettre la légende que Freud a tissée autour de la prétendue « découverte » de l’inconscient et y voit un événement époqual qui a changé l’histoire de l’humanité, sa pratique aura toutes les chances d’être extrêmement rigide, dogmatique, et ceci aura en retour des effets tout à fait réels et concrets sur ses patients. Si par contre il apprend des historiens que cette notion d’inconscient est finalement très relative et qu’il y avait avant Freud toutes sortes d’autres inconscients, correspondant à d’autres dispositifs thérapeutiques ou expérimentaux, s’il se rend compte, autrement dit, que l’inconscient freudien est moins une découverte qu’une construction historiquement située, produisant des effets spécifiques, alors il pourra commencer à jouer avec ce modèle au lieu de le subir comme une vérité intangible. Il pourra commencer à être créatif, parce qu’il aura compris que la thérapie est moins affaire de vérité que de production d’effets, d’artefacts.
En ce sens, il me semble que le travail des historiens devrait permettre aux thérapeutes d’accorder leurs théories avec leur pratique, qui est, de toute façon, comme vous le soulignez à juste titre, bricoleuse, pragmatique et opportuniste (au meilleurs sens du terme). Disons que la relativisation historienne devrait encourager les thérapeutes à être sereinement inventifs, manipulateurs et artificieux. »
(In : Mikkel BORCH-JACOBSEN & Georges FISCHMAN. "Psychanalyse et constructivisme".)
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Psychanalystes, dehors ! Et, pour vivre heureux, vivons cachés.
Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".
Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.
Nous estimons qu'il est pertinent, plus que jamais, de citer Antonio Gramsci :
"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".
Mais citons Karl Popper : "L'optimisme est toujours de rigueur".
Et nous-mêmes : "Restons citoyens, restons vigilants, mais, renonçons à la violence et à l'intolérance. Travaillons à sauvegarder la citoyenneté, à en améliorer le contenu et les pouvoirs, les libertés autant que les responsabilités".