mardi 2 décembre 2014

Nathan STERN : L'authenticité devant soi-même.







« De fait, la recherche de l’authenticité – une recherche qui peut le conduire (le patient) aux décisions les plus brutales – occupe une place de choix dans les préoccupations de l’analysé. Et cela se comprend aisément : au patient en analyse, l’inconscient fait l’immense promesse que chaque moment vécu le sera en conformité avec le désir, que chaque acte, et que chaque décision seront habités par l’être tout entier, du fait qu’ils auront été inspirés à la subjectivité par l’inconscient, et que celui-ci ne peut pas le tromper puisqu’il est détenteur de sa vérité ultime. Toutes les souffrances, toutes les attentes, toutes les joies seront inscrites dans un ordre supérieur, sans contingence. Être à soi-même sa seule référence, et peut-être sa justification ultime, s’enfanter soi-même, trouver, en un mot, l’absolu en soi-même face à la contingence du monde, telle est la promesse de l’inconscient.

Pour voir réaliser cette promesse, le patient doit naturellement y mettre du sien. Mais sa tâche est essentiellement négative. La vérité du patient, c’est qu’il n’est pas le professionnel avec lequel il se confond huit heures par jour, ni celui que ses parents ont voulu qu’il soit, ni celui que sa femme voit en lui. Être soi-même, c’est être affranchi de toutes les déterminations extrinsèques.

A force d vouloir échapper aux définitions que les autres avaient donné de soi, l’inscription dans un collectif, que celui-ci soit familial, ethnique, religieux, social ou professionnel, n’est plus jugée déterminante ni prise au sérieux.

Dès le jour où il a commencé à travailler sur lui, d’abord par des séances de psychodrame, puis par une analyse, toute la constellation familiale s’est écroulée. Pour la première fois, il a osé coucher avec une autre femme que la sienne. Il a eu d’autres maîtresses, s’est séparé de son épouse, puis a quitté la ville où celle-ci et ses enfants vivaient. Aujourd’hui, ses enfants lui manquent, il envisage de revivre avec sa femme. (Dominique Frischer. « Les analysés parlent »).

Certes, cette citation est un sommet d’inférence peu rigoureuse : les faits et les hypothèses n’y sont pas distingués, la voix de D. Frischer, l’intervieweuse, et celle de l’analysé sont indissociables, et les événements familiaux survenus pendant l’analyse sont étroitement mis en relation avec l’analyse. En réalité, l’opinion de ce patient concernant l’incidence de la cure sur sa vie a peut de chances d’être fiable : il a sans doute entamé les « séances de psychodrame » parce qu’il jugeait que quelque chose ne lui convenait pas dans sa situation. En outre, il a été amené, comme tous les patients, à évoquer en analyse tout ce qui compte pour lui, à parler de toutes les décisions qu’il devait prendre au souhaitait prendre. Il est donc naturel qu’il prête spontanément un rôle propre à l’analyse alors que celle-ci n’a peut-être fait qu’accélérer le cours des choses. Pourtant, cet extrait, dans son caractère excessif, caricatural, rend bien compte d’une situation trop récurrente pour qu’il soit permis de ne pas le prendre au sérieux : il dévoile le caractère solipsiste que la psychanalyste tend à conférer à la personnalité de ceux qui l’ont approchée. Un autre extrait rend bien compte aussi, quoique de façon plus ténue, de l’inclination des analysés à ne plus s’en référer qu’à eux-mêmes, dans la quête indéfinie de « leur » authenticité – une authenticité dont on peut se demander si le caractère réflexif que la psychanalyse lui prête a seulement un sens : n’y a-t-il pas d’authenticité que dans la relation à autrui ?

J’ai découvert (en analyse) que j’étais malade du choix que j’avais fait, à savoir le mariage, la fidélité, l’enfant… Je n’étais pas faite pour ça, mais je m’étais voulue faite pour ça. J’avais épousé quelqu’un de très raisonnable, tranquille, sûr de tout, et moi, je n’étais sûre de rien. (Dominique Frischer).

Ces lignes, qui émanent d’une analysée interrogée par D. Frischer, condensent avec beaucoup de force les dimensions de l’expérience analytique dont la portée morale est la plus significative. On y décèle d’abord une mise en question de la vie d’avant l’analyse, de sa valeur et de son degré d’adéquation à l’identité. Aux critères courants de la pathologie se sont substitués ceux que la psychanalyse crédite : c’est pourquoi la patiente – qui n’a somme toute été que malheureuse – se dise malade, et malade d’un choix. On y retrouve aussi le désordre et l’incohérence propres aux « découvertes » faites en analyse : en quoi le fait qu’elle ne soit sûre de rien serait contradictoire avec le fait d’avoir un mari confiant ? On y repère, enfin, un renouvellement profond de l’identité, essentiellement négatif, puisqu’il consiste surtout en un affranchissement individuel. Ainsi, la patiente n’était pas faite pour le mariage (défend-elle le célibat ?), ni pour la fidélité (se souhaite-t-elle un compagnon fidèle ?), ni pour la maternité (regrette-t-elle d’avoir mis au monde son enfant ?). Mais la dimension de ce témoignage qui retient le plus notre attention, c’est une fois encore la posture solipsiste que la patiente a adoptée : elle est seule détentrice de sa vérité. Et c’est seulement l’apprentissage de cette posture solipsiste – un apprentissage qui constitue une révolution identitaire extraordinaire – qui permet de comprendre la distance presque tragique que cette patiente peut prendre à l’égard de ce qu’elle a vécu, de celui auquel elle a donné naissance, de celui qui a partagé sa vie et dont on peut penser, même sans la connaître, qu’il a longtemps donné un sens à la vie. Le plus intéressant, dans ce témoignage, est que l’analysée n’y fait pas mention de ses sentiments. Le choix qu’elle a fait de changer de vie n’a pas été dicté par de nouveaux  désirs, mais par la simple révélation de sa vocation véritable. Pour ainsi dire, c’est seulement un changement radical dans la manière qu’elle avait de s’appréhender qui a entraîné toutes ses conséquences. Cela explique qu’elle justifie son divorce en mettant en avant le fait qu’elle n’était pas « faite pour ça », et non le fait qu’elle ne l’aimait plus.
Elle ne parle pas davantage d’ennui ou de souffrance : seule l’occupe la vérité ultime de son identité.

Assurément, cette mystique de l’authenticité conduit à une réindividuation perpétuelle. Elle tend à rendre ceux qui la poursuivent étrangers à ce qui leur était initialement le plus familier, en leur faisant sentir avec acuité que leurs choix passés sont contingents et hasardeux. Bien des analysés, qui ne sont pas allés aussi loin que le patients dont nous avons cité le témoignage, évoquent aussi, au retour de la séance, la cruelle distance qu’ils ont pu prendre à l’égard des leurs : ni les enfants, ni le conjoint, ni la décoration du domicile ne les définissent plus ; ils jugent que leur bonheur ou leur vie ne doit plus se confondre avec celle de leurs proches, car c’est pour eux-mêmes qu’ils doivent désormais apprendre à vivre.

Quand l’inscription familiale continue d’être prise au sérieux, c’est seulement parce qu’elle est une occasion d’y lire un message adressé à soi. Ainsi, on est né dans telle famille parce qu’on a quelque chose à y apprendre. Ce faisant, le patient nie toute contingence. Les occasions, les chances et les péripéties réelles perdent leur pertinence dans la mise en perspective analytique, et ne retrouvent de signification que lors de leur intégration à la vie psychique. Ainsi, on ne fait de rencontres importantes que parce que l’on est « mûr pour cela » : la rencontre réelle se voit dénier toute dynamique propre. La place qu’occupe le patient dans le monde n’a alors plus assez de réalité pour qu’elle puisse lui donner le sentiment de son existence, il lui faut trouver en lui-même, grâce à l’analyse, ou lorsque l’analyse s’est terminée, par une démarche prolongeant celle adoptée en psychanalyse, la raison d’être et les ressources de son existence.

Les patients tendent insensiblement à se vouloir également polyvalents, et vierges de toute détermination externe. Toute leur identité doit se concentrer en eux. Faute de pouvoir se reposer sur des valeurs externes qui soient susceptibles de donner un sens à leur vie, indépendamment du contenu de celles-ci, les patients attendent de leur être qu’il confère, lui, du sens à leur vie. Et leur mission personnelle est désormais de donner à leur être la vie qu’il mérite, la vie qu’il préfère. Leur être profond est en quelque sorte celui dont ils doivent accomplir les fins.

Le sentiment qu’en soi existe un autre donne une nécessité, un poids à son existence. C’est donc au seul désir qu’incombe désormais l’immense tâche de spécification et de justification de son identité. Le désir acquiert ainsi, dans la sphère profane, la même fonction que la vocation dans la sphère du religieux. L’analysé attend d’être appelé par son désir à vivre ainsi plutôt qu’autrement. Notons cependant que, sur ce point précis, la psychanalyse rencontre sans doute un mouvement d’opinion qui la dépasse, et de laquelle elle ne fait que participer.

L’analyste détermine ainsi bien des attentes chez son patient. Mais, en attendant la grande rencontre avec le soi, le patient, qui est-il ? Nous l’avons vu, l’analysant dont la cure « réussit » a rendu les armes, il s’est dépossédé de ce qu’il avait de plus précieux, la confiance en la fiabilité de son moi : il n’y a pas de doute que l’obsession de la confiance en soi, et de l’amour de soi (dont le manque explique toutes les fautes, de calcul comme conduite) soit un corollaire de cette blessure. Ainsi, l’analysé se révèle-t-il plus désoeuvré qu’aucun autre, plus seul et moins autonome qu’aucun autre, manquant toujours et indéfiniment d’assurance en soi, moins courageux, combatif, en guerre.

La faible intégration de la personnalité que la psychanalyse met en évidence (ou induit ?), la fragilisation des valeurs, l’hédonisme militant, l’amplification sans limites du moi, la présence obsédante de soi dans le champ de vision de l’analysé, les incertitudes du désir, le sentiment de précarité … tout cela contraint le patient à une valorisation de l’expérience, qui représente le seul modèle de rapport à l’existence que la psychanalyse ait épargné. Des expressions nouvelles voient le jour : « J’ai à vivre quelque chose avec lui », « Je dois vivre ma jeunesse », « Je n’ai pas fini de vivre ce que je devais vivre avec lui », « Ça a été une expérience enrichissante ». La valorisation de l’expérience, en attendant mieux, en attendant le savoir de soi, est, elle aussi, une modalité de la recherche du désir. Elle trahit une prééminence de la réflexivité, une carence de critères de choix, une myopie existentielle. »

(In : Nathan STERN. « La fiction psychanalytique ». Éditions Pierre Mardaga, Sprimont, 1999, pages : 182 – 186).

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Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".

Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.

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"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".

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