« (…) Mais au lieu de se poser les questions sur la validité de ses hypothèses et d’envisager de les remettre en cause, il s’est bien vite convaincu, au contraire, que ces réactions étaient la meilleure preuve de la nouveauté et de l’importance de ses découvertes : « J’ai fini par comprendre que je faisais partie désormais de ceux qui, selon l’expression de Hebbel, « troublaient le sommeil du monde » et que je n’avais pas à compter sur l’objectivité et la tolérance. Mais comme ma conviction de la justesse générale de mes observations et de mes conclusions ne faisait que s’affermir et que j’avais, en même temps qu’une grande confiance dans mes propres jugements, un courage moral suffisant, l’issue de la situation dans laquelle je me trouvais n’était pas douteuse. Je me décidai à croire que j’avais eu le bonheur de découvrir des rapports particulièrement significatifs, et j’étais prêt à subir le sort que cette découverte devait me valoir momentanément. »
On le voit, loin de l’inquiéter, les critiques qu’on suscitées ses premiers travaux n’ont fait que le confirmer dans le sentiment de la justesse et de l’importance de ses vues. Et corrélativement son mépris pour ses contemporains s’en est, bien sûr, trouvé accru. « Je n’étonnerai sans doute personne, nous confie-t-il, en disant que, pendant les années où j’étais le seul représentant de la psychanalyse, l’attitude de mes contemporains n’était pas faite pour m’inspirer un respect particulier pour les jugements du monde, ni pour diminuer mon intransigeance intellectuelle. »
Non content d’expliquer les résistances qu’il rencontrait par la paresse et la médiocrité intellectuelles de ses contemporains, que la nouveauté et la hardiesse des thèses effrayaient, Freud a cru pouvoir invoquer une raison tirée directement de la théorie psychanalytique elle-même : « Généralement un novateur méconnu se donne beaucoup de mal pour rechercher les raisons de l’indifférence ou de l’hostilité de ses contemporains à son égard, indifférence et hostilité dans lesquelles il voit un véritable défi à ses convictions dont la certitude lui paraît absolue. C’est là un travail qui me fut épargné, car je n’eux pas de peine à trouver une explication purement psychanalytique à l’attitude négative de mes contemporains à l’égard de mes théories. S’il est exact, me suis-je dit, que les faits refoulés dont j’ai découvert l’existence ne peuvent parvenir à la conscience du malade, parce que les résistances affectives s’y opposent, il doit être non moins exact que des résistances analogues se manifestent également chez l’homme sain, toutes les fois où on veut le mettre en présence de faits que, pour une raison ou une autre, il a cru devoir refouler de sa conscience. »
L’attitude de Freud n’a rien que de très banal. Quelqu’un à qui l’on reproche seulement de dire des sottises a toujours beaucoup de peine à croire qu’on ne lui reproche que cela. Il se persuade aisément que ce reproche en cache d’autres. Il se convainc bien vite que les arguments purement rationnels que l’on invoque contre ses thèses, dissimulent des motivations d’ordre affectif et passionnel. Il se figure qu’on le critique non pas parce que ses thèses heurtent notre entendement qui les juge absurdes ou à tout le moins totalement arbitraires, mais parce qu’elles nous inquiètent et nous effraient en nous faisant entrevoir des vérités que nous n’osons pas regarder en face. Et Freud n’échappe pas à la règle. Dans un article publié en 1925 dans la Revue juive, sur « Les résistances contre la psychanalyse », il se demande, en évoquant les attaques dont ses théories ont fait l’objet, « comment on a pu en venir à ces éruptions d’indignations, de raillerie et de sarcasme et à passer outre dans la polémique à tous les préceptes de la logique et du bon goût ». Et, pour lui la réponse ne fait pas de doute : « Une telle réaction permet de deviner que des résistances autres que purement intellectuelles se sont mobilisées, que de fortes puissances affectives ont été réveillées, et il est vrai qu’on trouve dans le contenu de la doctrine psychanalytique suffisamment d’éléments auxquels on est en droit d’attribuer un tel effet sur les passions des hommes et pas seulement sur celles des savants. » Il n’est nul besoin de faire appel à la psychologie des profondeurs pour expliquer cette réaction. Quoi d’étonnant qu’un auteur blessé dans son amour-propre préfère croire qu’il dérange plutôt que d’admettre qu’il déraille.
C’est son immense orgueil, c’est son ambition dévorante qui ont égaré Freud et n’ont cessé de fausser son jugement. Il reconnaît volontiers le caractère à première vue arbitraire et même absurde de la plupart des thèses de la psychanalyse, et il admet qu’il explique en partie la résistance qu’elle suscite. Mais il ne voit pas qu’il explique en même temps non seulement son succès auprès des jobards et l’extraordinaire audience qu’elle a rencontrée, mais aussi et d’abord sa naissance et la démarche même de son inventeur. Pour celui, en effet, à qui la recherche de la vérité importe moins que celle de la célébrité et qui vient d’imaginer une hypothèses à première vue tout à fait farfelue qui va à l’encontre des idées reçues et heurte violemment le sens commun, il y a quelque chose de grisant à se dire qu’elle pourrait peut-être finalement se révéler vraie et constituer ainsi une découverte extraordinaire. Il a donc aussitôt envie de le croire et se met bien vite à se demander comment il pourrait essayer de le prouver. Pour ce faire, il ne va pas tarder à forger d’autres hypothèses, elles aussi bien peu crédibles et qu’il lui faudra étayer par d’autres encore qui ne le seront pas davantage. Il va ainsi élever peu à peu tout un échafaudage de plus en plus complexe de fariboles extravagantes, et il aura de moins en moins envie de remettre en question quoi que ce soit de peur de faire écrouler tout l’ensemble. Il sera en même temps de plus en plus porté à se dire que, même si, comme tous les hommes, il peut occasionnellement se tromper, il ne saurait l’avoir fait à une pareille échelle.
Freud croit faire partie, avec Copernic et Darwin, des trois hommes qui ont le plus contribué à rabaisser l’orgueil humain. C’est là, bien sûr, la marque de sa mégalomanie, mais il n’en est pas moins vrai que son œuvre est effectivement de nature à donner une bien piètre idée de notre espèce. Il s’en faut bien pourtant que ce soit pour les mêmes raisons que les découvertes de Copernic et de Galilée. Si ceux-ci ont rabaissé notre orgueil, ils nous ont fait faire en même temps deux pas de géant dans l’ordre de la connaissance. Si Freud a lui aussi contribué à rabaisser notre orgueil, c’est d’une manière beaucoup moins glorieuse et beaucoup plus banale, en racontant des âneries inénarrables qui ont, hélas ! rencontré une immense audience. Beaucoup d’autres l’ont fait avant lui, et notamment les religieux de tout poil ; d’autres l’ont fait depuis, et notamment à un niveau bien plus modeste, Roland Barthes ; beaucoup d’autres, hélas, le feront encore. »
(In : René POMMIER, « Sigmund est fou et Freud a tout faux », éditions de Fallois, Paris, 2008, pages : 174 – 178).
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Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".
Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.
Nous estimons qu'il est pertinent, plus que jamais, de citer Antonio Gramsci :
"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".
Mais citons Karl Popper : "L'optimisme est toujours de rigueur".
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