jeudi 4 décembre 2014

René POMMIER. Les fariboles méthodologiques freudiennes, au service de la fabrication, de l'interprétation et de la suggestion des trains de pensées.











« (…) Il y aurait bien d’autres choses à dire encore sur l’usage que Freud fait des symboles, mais, outre que nous trouverons plus d’une fois l’occasion d’en reparler plus loin, on peut déjà affirmer qu’à lui tout seul il suffirait amplement à nous éclairer sur le sérieux de sa méthode. Mais il est temps de conclure sur ce point.

En résumé, je crois qu’on pourrait présenter la recette que Freud a mise au point pour l’interprétation des rêves de la façon suivante : vous préparez un très grand nombre de petits bouts de papier guère plus gros qu’un timbre-poste. Vous demandez au patient de vous raconter son rêve. Vous notez un à un sur vos petits bouts de papier chacun des mots qu’il emploie, à l’exception bien sûr de certains mots-outils comme les articles. Vous jetez ensuite tous ces bouts de papier dans un chapeau et vous secouez longuement. Vous tirez ensuite au hasard un à un chacun des mots que vous avez mis dans le chapeau, en demandant à chaque fois à votre patient de vous dire à quoi ce mot le fait penser. Vous noter soigneusement ses réponses, puis vous inscrivez de nouveau sur un petit bout de papier chacun des mots qu’il a employés et vous les jetez au fur et à mesure dans un autre chapeau qu’il faudra prévoir beaucoup plus grand que le premier (si on ne trouve pas de chapeau assez grand, on peut bien sûr utiliser tout autre récipient, une grosse bassine, une lessiveuse, voire une baignoire). Vous avez maintenant dans le second chapeau un choix de mots beaucoup plus large que dans le premier. Il y a pourtant de grandes chances pour que cela ne suffise pas, et qu’il vous manque toujours un certain nombre de mots que vous jugez indispensables. Qu’à cela ne tienne ! Il vous reste encore plusieurs possibilités. La première, et la plus efficace, consiste à prétendre que, si le patient n’a pas employé le ou les mots que vous attendiez, c’est parce que, inconsciemment bien sûr, il les a évités, ce que, est-il besoin de le dire ? vous ne manquerez pas de juger hautement significatif, et vous n’avez alors qu’à vous substituer à lui et achever vous-même le travail qu’il n’a pas osé conduire jusqu’à son terme. Vous avez encore d’autres possibilités, et, par exemple, si, au lieu de trouver le mot que vous souhaitez, vous avez la chance de trouver son antonyme, celle de décréter que cela revient au même, en prétendant que, devant un mot qui risquait de révéler une vérité sur lui-même qu’il n’osait pas encore reconnaître, le patient a eu une sorte de réaction panique qui l’a fait choisir, pour mieux s’en éloigner, le mot exactement contraire. Vous avez enfin la ressource de donner à certains mots une valeur symbolique et rien n’est à la fois plus aisé et plus utile, lorsque, comme c’est généralement le cas, les mots dont vous avez le plus besoin ont trait à la sexualité. À la fin de l’opération, vous avez de bonnes chances de pouvoir proposer une interprétation du rêve qui ne retiendra plus rien du tout du récit originel, si ce n’est parfois un mot très neutre ou un détail insignifiant.

Il faut le reconnaître, la technique que Freud a mise au point pour donner de n’importe quel rêve une interprétation qui puisse conforter ses hypothèses, est extrêmement commode. Mais c’est précisément ce qui la rend très suspecte. Freud d’ailleurs reconnaît lui-même qu’elle soulève, du moins à première vue, des objections très fortes : « La critique a beau jeu pour objecter : il n’est pas étonnant qu’un élément quelconque du rêve mène n’importe où, on peut toujours associer quelque chose à une représentation ; la seule chose surprenante serait que cette succession d’idées arbitraires et sans but parvînt précisément aux pensées du rêve. Il est probable qu’on se trompe soi-même, on poursuit la série d’associations à partir d’un élément, jusqu’à ce qu’on doive s’arrêter pour une raison quelconque ; quand on en prend un second, il est tout naturel que l’association, d’abord illimitée, trouve une partie du terrain occupée. On se rappelle encore les associations précédentes, de sorte que l’analyse des deuxièmes représentations ramène plus aisément à des idées qui ont des points de contact avec celles-ci. On s’imagine alors avoir trouvé un nœud d’où partent deux éléments du rêve. Comme on se permet n’importe quelle association et qu’on ne s’interdit que les passages d’une représentation à une autre habituels à la pensée normale, il n’est finalement pas difficile de fabriquer, à l’aide d’une série de « pensées intermédiaires », quelque chose qu’on appellera les pensées du rêve et qu’on donnera pour le substitut psychique de celui-ci. Sans preuves évidemment puisqu’on ne saurait les connaître d’aucune façon. Tout cela est entièrement arbitraire, on utilise ingénieusement le hasard, mais n’importe qui, pourvu qu’il se donne cette peine inutile, pourra fabriquer de cette manière, à n’importe quel rêve, n’importe quelle interprétation. »

Si Freud ne craint pas de se faire ainsi l’avocat du diable et de plaider un moment pour la partie adverse, c’est évidemment parce qu’il est persuadé de pouvoir lever facilement les difficultés qu’il vient lui-même de soulever. Malheureusement pour lui, il est bien à l’aise et bien plus convaincant lorsqu’il s’agit de formuler les objections que l’on peut faire à sa méthode que lorsqu’il essaie ensuite d’y répondre. À ces objections, il ne sait guère « qu’opposer l’impression que donnent (ses) interprétations isolées, et l’invraisemblance de l’hypothèse qu’on pourrait parvenir à une interprétation aussi parfaitement exhaustive autrement qu’en retrouvant les associations psychiques préexistantes ».

Mais, quand on a un peu d’esprit critique, « l’impression » que l’on ressent devant ses interprétations est bien différente : on est plutôt porté à se dire que Freud a inventé de toutes pièces ce qu’il prétend avoir « retrouvé ». Car, si les liaisons qu’il prétend établir « avec des éléments du rêve » nous paraissent effectivement « étonnantes », c’est généralement parce qu’elles sont aussi arbitraires que saugrenues comme nous avons déjà eu plus d’une fois l’occasion de le voir et comme nous le verrons bien d’autres fois encore.

En fait, tout ce que Freud nous dit du « travail du rêve », on pourrait le dire de son travail à lui. En effet, sans qu’il s’en rende compte, c’est son propre travail qu’il ne cesse de décrire en croyant décrire le travail du rêve. Et c’est pourquoi il est si plaisant de constater qu’il est souvent le premier à s’étonner de la façon très déconcertante dont celui-ci travaille. Car, si le travail du rêve, tel qu’il le décrit, est, en effet, on ne peut plus déconcertant, c’est parce qu’il n’est que le décalque de son travail à lui. « Quand on compare le contenu du rêve et les pensées du rêve, nous dit Freud, on s’aperçoit tout d’abord qu’il y a eu là un énorme travail de condensation. Le rêve est bref, pauvre, laconique, comparé à l’ampleur et à la richesse des pensées du rêve. Écrit, le rêve couvre à peine une demi-page ; l’analyse où sont indiquées ses pensées sera six, huit, douze fois plus étendue. Le rapport peut varier avec les rêves, mais, ainsi que j’ai pu m’en rendre compte, il ne s’inverse jamais. » Freud prétend que c’est parce que le rêve opère un énorme travail de condensation que l’analyste est obligé de se livrer à un énorme travail de recherche des « pensées du rêve ». Mais il ne songe pas à se demander si ce n’est pas exactement le contraire ; il ne songe pas à se dire qu’il ne serait jamais arrivé à la conclusion que le rêve se livrait à « un énorme travail de condensation », s’il ne s’était d’abord livré, lui, à un énorme travail de délayage des données fournies par le « rêve manifeste », s’il ne les avait pas considérablement enrichies de toutes les associations d’idées auxquelles il a demandé à ses patients de se livrer et, au besoin, de toutes celles qu’il leur a lui-même suggérées. L’ampleur même de ce travail de condensation, ampleur que Freud se plaît à souligner, constitue une bonne raison de le mettre en doute. Freud semble considérer que cette ampleur est la meilleure preuve de sa réalité. Pourtant, en saine logique, elle devrait, au contraire, lui inspirer une grande méfiance. Plus un exploit, plus un record, plus une performance semblent extraordinaire, plus il y a lieu de s’interroger sur leur authenticité et d’essayer de la vérifier.

Ce qui est vrai pour la « condensation » l’est aussi pour le « déplacement » ou le « renversement » et toute les autres formes de prétendu « travail » du rêve. Tous les mécanismes que Freud prétend découvrir pourraient bien n’être que le reflet de ses propres manipulations. Nous avons vu que  Freud s’étonnait ou feignait de s’étonner de la « désinvolture » que le travail du rêve manifestait à l’égard des nombres. Mais le lecteur un peu critique est plutôt porté à s’étonner de l’étrange désinvolture avec laquelle Freud se sert des nombres pour faire apparaître des personnages ou des objets qui n’étaient nullement évoqués dans le rêve. De même il feint de s’étonner de « cette singulière tendance du travail du rêve à ne tenir aucun compte de la négation et à exprime des choses opposées par le même moyen représentatif ».

Mais cette « singulière tendance » pourrait bien n’être que le reflet de sa curieuse propension, qui, comme il le note lui-même, était déjà celle des « interprètes de rêves de l’antiquité », à décréter « qu’une chose peut dans le rêve signifier son contraire », dès que cela l’arrange, à moins qu’il ne préfère décréter qu’elle signifie à la fois ce qu’elle signifie normalement et le contraire. Plus généralement Freud prétend que le « travail du rêve » s’affranchit continuellement des contraintes de la pensée logique : « L’étude du travail du rêve nous a appris bien d’autres particularités, aussi remarquables qu’importantes, des processus qui se déroulent dans l’inconscient, mais nous n’en pouvons donner ici qu’un aperçu. Les règles de la pensée logique ne jouent pas à l’intérieur de l’inconscient et l’on peut appeler ce dernier le royaume de  l’illogisme. » Mais c’est son propre mépris de la logique que Freud attribue sans vergogne au « travail du rêve », un mépris qui lui a permis d’élever son échafaudage bancal de fariboles en ne tenant aucun compte des objections les mieux fondées. Quand on veut faire passer pour des vérités scientifiquement établies des hypothèses aussi arbitraires qu’absurdes, on a évidemment tout intérêt à récuser les règles de la logique. Enfin, quand Freud admire l’extraordinaire diversité des symboles auxquels le rêve fait appel pour évoquer les réalités sexuelles et particulièrement les organes masculins (« la symbolique du rêve s’y montre inlassable », nous dit-il), comment ne pas se dire qu’il prête au rêve l’imagination débridée qu’il manifeste lui-même dans ce domaine ? »


(In : René POMMIER, « Sigmund est fou, et Freud a tout faux », éditions de Fallois, Paris, 2008, pages : 75 – 81).





Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Psychanalystes, dehors ! Et, pour vivre heureux, vivons cachés.

Les années 2020 seront celles de l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme : le totalitarisme sophistiqué dont l'un des traits les plus marquants est cette lutte, cette haine tout à fait scandaleuse et révoltante contre la liberté d'expression, via un combat acharné contre ce qui est nommé le "conspirationnisme" ou le "complotisme".

Les années 2020 seront sans doute identifiées dans l'Histoire comme une "période charnière" entre la fin d'un "ancien monde" et la naissance d'un "nouveau" dont les prémices se révèlent de plus en plus menaçants pour les libertés individuelles.

Nous estimons qu'il est pertinent, plus que jamais, de citer Antonio Gramsci :

"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître. Et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres".

Mais citons Karl Popper : "L'optimisme est toujours de rigueur".

Et nous-mêmes : "Restons citoyens, restons vigilants, mais, renonçons à la violence et à l'intolérance. Travaillons à sauvegarder la citoyenneté, à en améliorer le contenu et les pouvoirs, les libertés autant que les responsabilités".

Archives du blog