jeudi 4 décembre 2014

René POMMIER. René Girard, le "mimétisme" peut tout...surtout des affirmations gratuites.





« (…) Mais revenons au Songe d’une nuit d’été. La première scène de la pièce contrarie tellement René Girard qu’il essaie de se persuader qu’elle a été écrite à une époque où Shakespeare n’était pas encore vraiment girardien : « Il se pourrait que les aspects conventionnels de la première scène (elle en comporte d’autres sur lesquels nous reviendrons) aient été conçus et rédigés à un moment de moins grande maturité que le reste de la pièce. Peut-être s’agit-il d’un vestige provenant d’une tentative antérieure, plus proche des Deux Gentilshommes de Vérone – d’un fragment de l’héritage théâtral que Shakespeare, alors, n’avait pas encore totalement rejeté » (p. 54).

Bien entendu, la supposition de René Girard est parfaitement gratuite. S’il avait disposé d’un quelconque élément susceptible de lui conférer la moindre apparence de crédibilité, il n’aurait certainement pas manqué de nous en faire part. Et, à ma connaissance, aucun éditeur, aucun commentateur n’a jamais suggéré que la première scène pourrait provenir d’un texte plus ancien que le reste de la pièce. Resterait alors à expliquer pourquoi Shakespeare l’aurait conservé. Mais René Girard croit bien connaître la réponse : « Si l’auteur a volontairement conservé cette première scène archaïque, c’est, je pense, parce qu’elle cadre avec sa stratégie en trompe-l’œil vis-à-vis des réalités mimétiques. Comme je l’ai déjà indiqué, Shakespeare suggère désormais deux interprétations différentes de ce qu’il est en train de faire. La première scène joue, en nous abusant, un rôle dans cette stratégie ; grâce à elle, le Songe peut passer pour une comédie rassurante où le triomphe de « l’amour vrai » n’est que provisoirement différé par la coalition des pères et de leurs complices surnaturels.

« Shakespeare avait, semble-t-il, de bonnes raisons de ne pas trop souligner les aspects les plus irrévérencieux de sa pièce : il est probable que le Songe fut écrit pour quelque mariage princier à la cour d’Élisabeth. »

« L’inconstance ne fait pas bon ménage avec l’atmosphère festive d’un mariage et il est facile de comprendre pourquoi l’auteur devait montrer quelque prudence. Il fallait que la pièce paraisse inoffensive à l’œil conservateur des gens de cœur. Mais Shakespeare savait aussi qu’il y aurait ses amis les plus intelligents dans l’assistance, des gens qui se délectaient à l’avance de son audace, de ses provocations, de son esprit, et il ne voulait pas les décevoir. Aussi essaya-t-il d’écrire pour les deux groupes à la fois, en sorte que chaque groupe puisse trouver dans ma pièce ce qui convenait à son goût et à son tempérament. S’il a réussi, n’en doutons pas, auprès de certains contemporains particulièrement subtils, il a, hélas, échoué auprès de la postérité » (ibidem).

René Girard est persuadé qu’il y a nécessairement eu parmi les contemporains de Shakespeare quelques individus « particulièrement subtils » qui ont été capables de comprendre ses véritables intentions. Mais, outre que cette supposition reste, elle aussi, parfaitement gratuite, comment se fait-il qu’il ait fallu attendre quatre siècles pour trouver de nouveau, en la personne de René Girard, un individu « particulièrement subtil » (mais, dans son cas, l’expression relève, bien sûr, de la litote) pour recevoir enfin la pensée profonde de Shakespeare ? René Girard le déplore, mais il est bien en peine de l’expliquer. C’est là, assurément, un singulier mystère. Mais je ne reviens pas davantage sur ce problème que j’ai déjà évoqué dans mon introduction. »

(…)


(In : René POMMIER, « Être girardien ou ne pas être. Shakespeare expliqué par René Girard », éditions Kimé, Paris, 2013, pages : 71 – 72).


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